Dans un contexte ouest-africain marqué par la persistance des inégalités d’accès à l’emploi et par les défis de la transition démographique, le gouvernement togolais, avec l’appui de la Banque mondiale, lance la phase pilote d’un programme inédit : l’ « École de la Chance ». Objectif affiché : autonomiser 1 500 jeunes filles togolaises vulnérables ou non scolarisées, grâce à une formation professionnelle gratuite de courte durée (trois à six mois). Mais derrière cette affiche séduisante se cachent des limites silencieuses qui pourraient bien réduire ces 1 500 jeunes filles à des « formées sans lendemain ». Décryptage d’une initiative prometteuse, mais qui devra impérativement se consolider par une vision intégrée de l’autonomisation.
L’appel à candidatures pour l’Ecole de la Chance, officialisé le 06 mai par un communiqué conjoint du ministère de la Planification du développement et du ministère délégué chargé de la Jeunesse et des sports, s’inscrit dans la mise en œuvre du Projet d’autonomisation des femmes et du dividende démographique en Afrique subsaharienne plus (SWEDD+), déjà actif dans plusieurs pays de la région.
Un ciblage précis : déscolarisées, sans emploi ou en reconversion
Sont visées les jeunes filles âgées de 18 à 24 ans, de nationalité togolaise, sans emploi ou en reconversion professionnelle. Le dispositif s’adresse tout particulièrement à celles ayant interrompu leur parcours scolaire, ou n’ayant jamais été scolarisées, ainsi qu’à celles qui ont quitté une formation antérieure dans l’un des métiers proposés.
Les candidates doivent justifier de leur disponibilité à suivre l’intégralité du cursus, conçu comme une « formation qualifiante » dans des secteurs jugés porteurs par les autorités. La phase pilote se déroulera exclusivement dans le District Autonome du Grand Lomé (DAGL), avant une possible extension.
Huit métiers féminins, très demandés sur le marché local
Les filières retenues reflètent à la fois les savoir-faire traditionnels féminins et les niches d’emploi urbain à forte croissance : couture dame africaine, mercerie, broderie, coiffure et tresse, confection de perruques, esthétique / Make-up, esthétique / Pédicure-manucure.
Aucune de ces spécialités n’exige un niveau académique élevé, ce qui les rend accessibles aux jeunes filles peu ou pas scolarisées. Le gouvernement mise sur une insertion rapide par l’emploi salarié ou l’auto-emploi.
« L’idée n’est pas de reproduire des formations longues et théoriques, mais de donner aux jeunes filles des outils pratiques pour gagner leur vie dans des métiers où la demande ne faiblit pas », explique le gouvernement.
Modalités de candidature : physique et numérique
Les jeunes filles souhaitant postuler à la formation « École de la Chance » peuvent déposer leur dossier physiquement du 6 au 20 mai 2026 dans plusieurs lieux dédiés, à savoir : les chambres communales de métiers (CCom), la Chambre régionale de métiers du Grand Lomé (CRM-DAGL) située à Bè-Château, l’Union des chambres régionales de métiers (UCRM) à Casablanca, la Maison des jeunes d’Amadahomé, ainsi que les centres de jeunes d’Adétikopé, Togblékopé et Avédji. Les guichets sont ouverts les jours ouvrables de 7h00 à 12h00 et de 14h30 à 17h30. Par ailleurs, une inscription en ligne est également possible via un code QR, témoignant d’une volonté de modernisation et d’élargissement de l’accès au programme. Les pièces requises pour constituer le dossier comprennent une photocopie de la CNI, de la carte biométrique (e-ID), de la carte d’électeur ou de toute autre pièce d’identité valide, ainsi qu’une copie de la dernière attestation obtenue pour les jeunes filles déscolarisées ou un justificatif de formation antérieure pour celles en reconversion professionnelle.
Un appel distinct pour les centres de formation
Parallèlement, le gouvernement recrute des centres et ateliers de formation professionnelle pour assurer les enseignements. Les candidatures, également gratuites, sont ouvertes jusqu’au 20 mai 2026 et sont soumises à des conditions strictes : les structures intéressées doivent disposer d’un agrément légal ou d’une carte professionnelle d’artisan, justifier d’un minimum de cinq ans d’expérience, employer des formateurs qualifiés, être dotées d’équipements fonctionnels ainsi que d’une capacité d’accueil suffisante (l’hébergement étant souhaité), et proposer des infrastructures adaptées aux personnes handicapées. Les dossiers de candidature sont à déposer à la Chambre régionale de métiers du Grand Lomé (CRM-DAGL) à Bè-Château, à l’Union des chambres régionales de métiers (UCRM) à Casablanca, ou dans les chambres communales de métiers.
Atouts et limites structurelles
Cette initiative, bien que prometteuse, mérite d’être examinée avec un regard nuancé tant elle comporte à la fois des atouts significatifs et des limites structurelles. Parmi les principaux atouts du dispositif, on note d’abord un ciblage pertinent : les jeunes filles déscolarisées constituent en effet un groupe souvent invisible des politiques classiques de l’emploi, et en misant sur des métiers féminins à faible barrière d’entrée, le projet répond directement à une réalité économique togolaise. Ensuite, la gratuité et la proximité des points de dépôt – déployés jusqu’au niveau communal – réduisent considérablement les freins géographiques, tandis que l’option numérique constitue un plus notable. Par ailleurs, l’alignement avec les objectifs du projet SWEDD+ de la Banque mondiale, qui lie autonomisation économique des femmes et maîtrise de la fécondité, est un atout stratégique : en donnant un métier à une jeune fille, on retarde théoriquement son mariage et ses premières grossesses. Enfin, la courte durée de la formation (trois à six mois) permet une entrée rapide sur le marché du travail, contrairement aux filières longues qui découragent souvent les publics en grande précarité.
Cependant, plusieurs points de vigilance et limites méritent d’être soulignés. On note d’abord une absence de mention de l’alphabétisation : beaucoup de jeunes filles non scolarisées maîtrisent mal la lecture, l’écriture ou le calcul, or la gestion d’une mercerie, d’une perruquerie ou d’un salon de coiffure requiert ces compétences de base, et aucune remise à niveau n’est évoquée dans le dispositif. Ensuite, la concentration géographique peut poser problème : la phase pilote se limite au Grand Lomé, alors que les zones rurales (Savanes, Kara, Plateaux) concentrent les plus forts taux de déscolarisation féminine et de vulnérabilité. Par ailleurs, le choix de métiers genrés et potentiellement saturables interroge : quel risque que ces 1 500 jeunes filles se retrouvent en concurrence sur des niches déjà très encombrées comme la coiffure, la couture ou l’esthétique ?
Aucun mécanisme d’accompagnement post-formation (accès au crédit, mise en relation avec des acheteurs, espaces de vente collectifs) n’est décrit. La sélection des centres de formation soulève également des réserves : l’exigence de cinq ans d’expérience écarte les jeunes ateliers innovants, et aucun audit de la qualité réelle des formations passées n’est prévu. Le calendrier très serré – à peine quinze jours pour déposer un dossier entre le 6 et le 20 mai 2026 – risque d’exclure les candidates les plus isolées ou les moins bien informées. Plus largement, le silence sur l’après-formation est préoccupant car l’autonomisation ne s’arrête pas à la délivrance d’une attestation. Rien n’est dit sur l’octroi éventuel de kits d’installation (machines à coudre, postes à coiffer, produits cosmétiques), sur le suivi post-formation, sur les liens avec les institutions de microfinance, ni sur la possibilité de former des coopératives pour mutualiser les achats et la commercialisation. Sans ces éléments, le risque est grand de former des jeunes filles à des métiers qu’elles ne pourront pas exercer faute de capital de départ.
Un coup de pouce, mais un projet à consolider
L’« École de la Chance » a le mérite d’exister. Dans un pays où le taux d’activité des jeunes femmes reste faible et où l’informel domine, offrir une formation gratuite et reconnue à 1 500 jeunes filles vulnérables est une avancée sociale et politique indéniable. Toutefois, l’initiative souffre d’un périmètre trop étroit – limité à Lomé seulement – et d’une absence inquiétante d’accompagnement économique post-formation. Car pour que ces filles deviennent véritablement autonomes, il ne suffit pas de leur apprendre un métier : il faut les aider à s’installer. Reste à espérer que la phase pilote servira d’apprentissage pour une version améliorée, plus inclusive, intégrant les zones rurales, des modules d’alphabétisation et un accès au microcrédit, et que le projet SWEDD+ ne restera pas une énième promesse de projet sans lendemain. En attendant, les candidates ont jusqu’au 20 mai 2026 pour tenter leur « chance » – encore faut-il que la chance ne s’arrête pas au dernier jour de formation.
Yves Galley
