De retour d’un séminaire d’immersion à Shanghai et Harbin, le directeur des libertés publiques et adjoint au maire d’Agoè-Nyivé 1 plaide pour une rupture avec la gestion au coup par coup. Entre planification décennale et enracinement territorial, l’élu togolais invite à repenser la continuité de l’action publique.
Dans un contexte ouest-africain marqué par la quête de modèles de développement accéléré et les défis d’une urbanisation galopante, la Chine continue de s’affirmer comme un laboratoire d’observation privilégié pour les cadres et décideurs du continent. Du 26 juillet au 11 août 2026, une délégation togolaise a ainsi pris part à une immersion académique et de terrain consacrée au leadership des jeunes et à la vision globale du développement, rythmée par les étapes de Shanghai et de Harbin.
Dans la délégation envoyée à cette mission figure Alassani Nakpale. Sa double casquette institutionnelle – directeur des libertés publiques et des affaires politiques au ministère de l’Administration territoriale, et adjoint au maire de la commune d’Agoè-Nyivé 1 – confère à son regard une acuité particulière, au croisement de la tutelle étatique et des réalités administratives de la décentralisation. Dans un entretien accordé à nos confrères de Forum de la Semaine, l’ancien député livre une analyse rigoureuse qui dépasse le simple compte-rendu de voyage pour esquisser une doctrine de la gouvernance locale et nationale.
La planification contre la gestion de l’urgence
Au cœur du message d’Alassani Nakpale réside une conviction : le développement exige une temporalité politique affranchie du court-termisme. L’expérience de Shanghai, métropole façonnée par des projections s’étalant sur plusieurs décennies, agit comme un révélateur des impensés de l’action publique locale.
« Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas le résultat d’une improvisation récente. Il y a derrière cette transformation une longue histoire de planification, de choix stratégiques et de continuité dans l’action publique. Et justement, la continuité, nous en avons besoin au Togo », souligne M. Nakpale.
Pour ce responsable administratif, l’aboutissement des réformes ne saurait résulter d’un décret ponctuel, mais d’une constance méthodologique partagée. Il insiste sur cet impératif de stabilité stratégique, faisant directement écho aux orientations de la Vision 2040 projetée par le gouvernement togolais sous la conduite du président du Conseil, Faure Gnassingbé :
« Le développement ne se décrète pas ; il se planifie, il se construit dans la durée et il exige de la constance (…). Une vision de développement ne vaut que par la constance dans sa mise en œuvre. »
Deux visages de la Chine : modernité métropolitaine et ancrage territorial
L’itinéraire de la délégation, articulé entre la puissance financière de Shanghai et la tradition industrielle de Harbin, illustre la dualité nécessaire à tout projet national d’envergure. D’un côté, la vitrine technologique et organisationnelle d’une mégapole mondiale ; de l’autre, l’articulation entre robotique, valorisation du patrimoine urbain et revitalisation rurale.
Analysant les politiques d’urbanisation de Harbin – fondées sur le triptyque de la conservation, de la réhabilitation et de la démolition –, Alassani Nakpale met en garde contre une modernisation qui se ferait au prix de l’amnésie culturelle.
« Shanghai et Harbin ont constitué deux enseignements complémentaires : Shanghai nous parle de projection et de modernité ; Harbin nous rappelle que le développement doit aussi s’enraciner dans l’histoire, la culture, les territoires et les populations », observe-t-il.
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L’échelon communal, laboratoire de l’anticipation
Pour la municipalité d’Agoè-Nyivé 1, située dans la périphérie dynamique de Lomé, l’enseignement chinois se traduit par des choix de gestion immédiats. Mobilité urbaine, assainissement, gestion des déchets et préservation des espaces publics ne peuvent plus être traités comme de simples urgences du quotidien, mais doivent s’inscrire dans un plan directeur à long terme.
Abordant le rôle de l’élu territorial, M. Nakpale rappelle l’exigence d’abnégation nécessaire à l’intérêt général :
« Une commune ne doit pas seulement gérer le quotidien. Elle doit avoir une vision (…). Le maire d’aujourd’hui doit accepter de réaliser des ouvrages ou de poser des fondations dont les fruits seront peut-être pleinement visibles par son successeur. C’est cela aussi, servir l’intérêt général. »
Selon lui, la durabilité des politiques publiques repose sur leur capacité à devenir patrimoniales plutôt qu’individuelles : « Une bonne vision ne doit pas appartenir à un homme ou à une équipe ; elle doit devenir une ambition collective. »
S’inspirer sans dupliquer
Refusant le piège du mimétisme institutionnel, le directeur des libertés publiques prévient qu’il ne s’agit pas de transposer mécaniquement le modèle politique chinois sur les réalités togolaises, mais d’en extraire la rigueur managériale et la discipline collective.
« Nous ne devons évidemment pas chercher à copier la Chine. Les réalités togolaises sont différentes. Mais nous pouvons nous inspirer de certaines méthodes : penser loin, travailler avec méthode, investir dans l’homme, valoriser l’innovation et évaluer régulièrement les résultats », conclut-il.
Saluant le potentiel de la jeunesse togolaise, qu’il invite à se positionner comme « créatrice de solutions » plutôt que simple demandeuse d’opportunités, Alassani Nakpale résume en une formule l’ambition d’une gouvernance renouvelée : « Une vision n’a de valeur que lorsqu’elle devient une action et qu’elle s’inscrit dans la durée. »
Yves Galley

