Au cœur du pays Éwé, à une trentaine de kilomètres au nord de la capitale togolaise, l’histoire ne s’écrit pas seulement dans les livres : elle se raconte, se danse et se rejoue sur la pelouse du Stade Dr Kaolo de Tsévié. Chaque année, la célébration d’Ayiza (la fête du haricot) transforme le chef-lieu de la préfecture du Zio en un théâtre de mémoire. Mais au-delà de la ferveur populaire, des discours et des reconstitutions scéniques, que célèbre-t-on réellement ? Plongée dans l’épopée d’un peuple guidé par la quête de liberté et d’une cité née d’une promesse d’agriculteurs.
L’exode et la parole fondatrice : « Ayia né tsé vie »
Pour comprendre la genèse d’Ayiza, il faut remonter le cours des siècles et retracer les longues pérégrinations du peuple Éwé. Partis des récits légendaires de Babel, passant par l’Abyssinie, le Soudan, le Nigeria puis Tado, les ancêtres s’établissent à Notsé. C’est là qu’entre le XVᵉ et le XVIIᵉ siècle survient la rupture majeure : fuyant le joug tyrannique du roi Agokoli et la chute des murailles d’Agbogbo, une foule de fuyards prend la route du sud, guidée par des figures tutélaires telles qu’Ewenya, Sri et Dzitri — futurs fondateurs d’Anlo, de Keta et de Lomé.
Au sein de cette grande vague migratoire, un groupe bifurque. Épuisés par la marche, sans accès direct à un cours d’eau, condition pourtant fondamentale pour l’établissement des cités Éwé, ces voyageurs font halte sur le site de l’actuelle Tsévié. Leurs provisions étant épuisées, ils mettent en terre des graines de haricot avec l’intention initiale de reprendre leur route dès la récolte.
Lorsque le signal du départ retentit enfin, les semeurs protestent et refusent de reprendre la marche. Une phrase, passée à la postérité, scelle alors leur destin : « Ayia né tsé vie » (« Attendons que le haricot donne un peu de ses fruits »). De cette supplique d’agriculteurs résolus à récolter le fruit de leur labeur naîtra par contraction le nom de Tsévié, lieu d’escale devenu terre d’ancrage définitif.
1970 : La diaspora et le terroir unis pour la mémoire
Si le récit fondateur est séculaire, la structuration moderne de la fête d’Ayiza est le fruit d’une prise de conscience collective. L’initiative voit le jour le 1ᵉʳ avril 1970 à Népibome (Tsévié), impulsée par des fils et filles de la préfecture résidant dans la sous-région, notamment au Ghana, au Bénin, au Nigeria et en Côte d’Ivoire, associés aux cadres locaux.
« L’objectif originel était limpide : préserver la mémoire des pères fondateurs, valoriser les richesses culturelles du Zio et leur offrir un rayonnement national et international pour que l’identité Éwé demeure vivante à travers les âges. », révélait le Comité d’organisation de la 51e édition d’Ayiza en 2023.
Le Zio : un territoire nourricier au cœur de l’identité Éwé
Au fil du temps, la cité historique de Tsévié a donné son nom au cercle, à la circonscription, puis à la préfecture de Zio, un territoire baptisé d’après le fleuve qui le traverse du nord-ouest au sud-est pour aller se jeter dans le lac Togo.
Aujourd’hui forte de 16 cantons – d’Abobo à Wli, en passant par Agbelouve, Kovié, Djagblé ou Gape -, la préfecture du Zio demeure le poumon agricole de la région maritime. Ses habitants y cultivent avec passion le maïs, le manioc, l’igname et le riz. Mais au-dessus de toutes ces cultures, le haricot demeure le symbole incontesté de la cité : la marque indélébile d’un peuple qui a su transformer une simple halte de subsistance en un berceau de civilisation.
Yves Galley
