Togo : De l’exil d’Agbéyomé Kodjo au séisme du M66, la trajectoire d’un raidissement autoritaire

L’espoir d’un apaisement politique après la disparition d’Agbéyomé Kodjo se sera rapidement évanoui. Forcé à l’exil au Ghana en mars 2024 avant d’être conduit à sa dernière demeure en juillet de la même année dans son village natal de Tokpli, l’ancien candidat de la présidentielle de 2020 laisse derrière lui un paysage politique togolais plus fracturé que jamais. Loin de clore le chapitre des tensions post-électorales nées de sa contestation du pouvoir de Faure Gnassingbé, sa mort semble avoir coïncidé avec une accélération du verrouillage de l’espace civique et une judiciarisation offensive de l’opposition.

Le traumatisme du 6 juin 2025 : le point de non-retour

Alors que le climat social était déjà lourd, l’entrée en scène du M66 (Mouvement du 6 juin) a agi comme un puissant révélateur de la crise des libertés. Ce collectif citoyen décentralisé, structuré depuis la diaspora et propulsé par l’écosystème des réseaux sociaux, a su coaliser les mécontentements sous l’impulsion de figures d’influence, à l’instar de son porte-parole Yves Edoh Agbodjan (connu sous le pseudonyme de Togbevi Kpéssé) et de l’artiste Zaga Bambo.

La manifestation initiée par ce mouvement s’est toutefois heurtée à un dispositif sécuritaire d’une violence extrême. La répression, qualifiée de disproportionnée par les observateurs nationaux et internationaux, s’est soldée par un bilan tragique d’une dizaine de morts. Cette journée a marqué un tournant répressif, déclenchant une traque d’envergure contre toutes les sensibilités de la dissidence togolaise.

Une traque d’envergure contre les états-majors politiques

Sous le couvert d’accusations récurrentes telles que « l’outrage aux autorités », le « trouble à l’ordre public » ou la « destruction d’édifices publics » — massivement perçues comme des leviers de neutralisation politique —, l’appareil judiciaire a étendu ses mailles. Cette vague d’interpellations et de harcèlement a poussé de nombreux cadres à la clandestinité ou au départ forcé.

Parmi les personnalités directement ciblées par cette entreprise d’asphyxie figurent des cadres de premier plan issus de diverses formations et coalitions :

  • Djossou Amen de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA) ;
  • Kossi Agbagnongan de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) ;
  • Ridoine Agbazé du Parti national panafricain (PNP) ;
  • Malo Mouzou, figure de proue du mouvement de contestation constitutionnelle « Touche pas à ma constitution » ;
  • Kougnigban Yao Edem du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD), stratège clé de la mobilisation populaire pour le compte de la Dynamique Monseigneur Kpodzro (DMK) ;
  • Rodrigue Akey du Mouvement citoyen pour la démocratie (MCD) ;
  • Philomène Sanda et Kinvi Abolo, tous deux engagés sous la bannière du mouvement Front Citoyen “Togo Debout” ;
  • Aka Simon du parti Togo Autrement ;
  • Afidegnon Stephane, un artisan sérigraphe dont les autorités incriminent l’activité de confection de supports et de T-shirts promotionnels pour le compte du PNP.

L’extension internationale du contentieux politique

Signe d’une volonté d’éteindre la contestation bien au-delà des frontières nationales, le pouvoir de Lomé a choisi d’internationaliser sa réponse sécuritaire. Des mandats d’arrêt internationaux ont ainsi été formellement décernés à l’encontre des principaux dirigeants du M66. Cette offensive juridique vise également le journaliste d’investigation Ferdinand Ayité, figure critique de la gouvernance togolaise, actuellement exilé sur le sol français.

Cette dynamique globale, caractérisée par un recours systématique à la force publique et à des procédures pénales ciblées, dessine les contours d’une consolidation autoritaire structurelle. Au Togo, l’exercice des droits civiques fondamentaux s’apparente désormais, pour les opposants au régime, à un choix périlleux entre la prison, l’exil ou l’effacement politique.