Le Centre togolais des expositions et foires (CETEF) s’est mué les 24 et 25 avril 2026 en un sanctuaire de la pensée critique et de la création esthétique. Sous l’égide du ministère du Tourisme, de la culture et des arts, la sixième édition de la Foire internationale du livre de Lomé (FI2L), orchestrée par l’Association des écrivains du Togo (AET) et le CETEF, a coïncidé avec les solennités du 66e anniversaire de l’indépendance, faisant de la capitale togolaise le double foyer de la mémoire républicaine et de l’effervescence culturelle.
La cérémonie d’ouverture a donné le ton avec une conférence inaugurale du Dr Jean Emmanuel Gnagnon, enseignant-chercheur à l’Université de Lomé. Placée sous le thème « Écrire le monde qui vient : l’auteur togolais face aux mutations », cette leçon magistrale a inscrit d’emblée la foire dans une réflexion prospective en phase avec l’esprit de renouveau insufflé par la Ve République. Une manière de rappeler que la plume n’est jamais un ornement ; elle est une charrue ouvrant les sillons du futur.
Cette vérité salutaire, la présidente de l’AET, Germaine Kouméalo Anaté, l’a incarnée avec force dans son allocution. Dressant un état des lieux sans concession des difficultés de la littérature togolaise, elle a plaidé pour une véritable structuration de l’industrie du livre au Togo et en Afrique, et insisté sur la dimension novatrice d’une foire conçue comme un « laboratoire d’idées ». On était bien loin de la simple vitrine commerciale. L’événement s’est doté d’une architecture intellectuelle ambitieuse : des cafés littéraires où l’on a débattu de l’éthique de l’édition numérique, des panels où se sont heurtées les analyses sur les enjeux géopolitiques de la littérature africaine. Le livre était devenu cet « outil de transformation » évoqué par le Directeur général du CETEF, Dr Alexandre de Souza, cette arme spirituelle capable de « bâtir des sociétés plus éclairées ».
Après cinq années de silence imposé par des aléas, la FI2L renaît donc, non pas comme un rituel de mémoire, mais comme une éclosion visionnaire. En deux jours d’intensité, les pavillons du centre d’exposition ont contenu plus que des ouvrages : ils ont vibré de l’énergie brute d’un continent qui, par la littérature, refuse l’assignation à résistance. La citation de Victor Hugo — « Lire, c’est voyager ; voyager, c’est lire » — a résonné avec une force particulière sous les cimaises du CETEF. Là, les jeunes scolaires, réunis lors d’un parcours dédié et d’un concours performatif, n’ont pas voyagé en touristes passifs. Ils se sont emparés des mots pour cartographier le monde qu’ils hériteront. Marcel Proust rappelait que « la véritable lecture est une communion », et cette communion entre les plumes togolaises et leur public scolaire prépare le terreau d’une citoyenneté esthétique, où la lecture devient un engagement.
L’ambition de la FI2L ne se limite pas à l’introspection nationale. En s’ouvrant aux professionnels du livre ouest-africains, elle endosse le rôle d’un « pont jeté par-dessus le chaos », pour paraphraser Romain Rolland. Les ateliers de création libre n’étaient pas de simples exercices de style, mais des chantiers où se forgent les syntaxes de l’Afrique de demain, confrontant la tradition orale aux défis de l’ère numérique. Dans cette quête de densité, cette sixième édition a honoré l’adage de Dany Laferrière : « Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu ». Au CETEF, les écrivains ont repris la parole brute, directe, lors de séances de dédicaces devenues rituels initiatiques. Point d’orgue de ces deux journées, une soirée théâtre avec la pièce « La Dette du mort », venue rappeler que la littérature n’est pas qu’affaire de pages imprimées, mais aussi de corps et de voix portés sur scène.
La foire s’est ainsi affirmée comme un événement total, unissant professionnels chevronnés et grand public dans une même « fête de l’intelligence », selon le mot d’Albert Camus. L’enjeu est existentiel : rappeler que le livre, bien plus qu’un objet de consommation culturelle, est le dernier rempart contre le bruit du monde et le premier outil pour écrire le monde qui vient.
En relevant ce défi, le CETEF ne s’est pas contenté de tourner une page ; il a écrit un chapitre entier de l’histoire littéraire francophone. La plume togolaise entend bel et bien écrire, elle aussi, le monde qui vient.
