Du tournage à la détention : des questions autour de l’affaire des deux Français, la HARC réagit

Interpellés dans le nord du pays alors qu’ils réalisaient un projet audiovisuel, Gaël Mocaër et Sébastien Pérez-Pezzani ont été placés sous mandat de dépôt à Lomé. La HARC, l’instance de régulation des médias, affirme n’avoir reçu aucune demande d’accréditation pour leur mission. L’affaire intervient dans un contexte sécuritaire particulièrement sensible dans le nord du Togo et pose (encore), au-delà du cas individuel des deux hommes, la question des conditions d’exercice du journalisme étranger au Togo.

À Lomé, l’affaire s’est installée dans le paysage médiatique avec la discrétion des dossiers judiciaires dont les contours demeurent encore incertains. Depuis la mi-août, la détention de deux professionnels français de l’image, Gaël Mocaër et Sébastien Pérez-Pezzani, alimente les interrogations au Togo comme en France.

Les deux hommes, qui séjournaient au Togo dans le cadre d’une activité audiovisuelle, ont été interpellés dans le nord du pays avant d’être placés, le 17 août, sous mandat de dépôt par la justice togolaise.

Les circonstances précises de leur interpellation, de même que la nature exacte des faits qui leur sont reprochés, restent cependant à établir publiquement. La Haute Autorité de régulation de la communication écrite, audiovisuelle et numérique (HARC), dans un communiqué publié le 19 août après la médiatisation de l’affaire, a choisi de rappeler d’abord le cadre réglementaire applicable aux journalistes et professionnels des médias étrangers.

Une accréditation qui n’aurait pas été demandée

Dans son communiqué, la HARC affirme n’avoir été saisie d’aucune demande d’accréditation concernant les deux Français, ni par France Télévisions ni par les intéressés eux-mêmes, contrairement aux informations publiées par Jeune Afrique.

L’autorité de régulation rappelle que l’article 20 du Code de la presse et de la communication togolais impose aux correspondants de presse et aux envoyés spéciaux d’organes étrangers, en plus de la détention d’une carte professionnelle, de solliciter et d’obtenir une accréditation auprès de la HARC. Celle-ci doit ensuite en transmettre copie aux ministères chargés de la communication et de la sécurité.

Selon la HARC, elle n’aurait pas non plus été informée de l’arrivée des deux hommes sur le territoire togolais ni de leurs activités de tournage, notamment dans la partie septentrionale du pays.

Cette précision constitue l’un des premiers éléments officiels apportés au dossier. Elle ne préjuge toutefois pas, à elle seule, des responsabilités pénales éventuelles des intéressés ni de la qualification juridique retenue par la justice.

Deux professionnels familiers des terrains difficiles

Le parcours des deux hommes donne à l’affaire une dimension particulière. Gaël Mocaër est un réalisateur et documentariste français dont le travail l’a conduit sur plusieurs terrains étrangers. France Télévisions a notamment participé à la diffusion de son documentaire Bob Denard, mercenaire de la République, réalisé en 2022.
Son parcours professionnel comprend également des reportages et documentaires tournés dans des contextes difficiles. Des sources professionnelles retracent notamment son travail à Madagascar, en Côte d’Ivoire, en Irak et en Ukraine. L’homme n’est donc pas un débutant dans le reportage international. Son nom apparaît également au générique de productions diffusées par France Télévisions, ce qui confirme son expérience dans l’univers documentaire audiovisuel français.

Sébastien Pérez-Pezzani évolue lui aussi dans le secteur audiovisuel. Son nom apparaît notamment au générique de productions documentaires diffusées ou coproduites avec France Télévisions.
Cette expérience professionnelle explique la présence des deux hommes sur des terrains parfois complexes. Elle ne dispense toutefois pas les journalistes étrangers de respecter les règles du pays dans lequel ils travaillent.

Le nord du Togo, un territoire sous haute surveillance

L’autre donnée essentielle du dossier tient au lieu où les deux hommes auraient effectué leurs prises de vues. Le nord du Togo se trouve dans un environnement sécuritaire particulièrement sensible. Les autorités togolaises y ont renforcé leurs dispositifs face à la menace terroriste qui affecte l’espace sahélien et le nord du golfe de Guinée.

La diplomatie française classe actuellement la zone des trois frontières entre le Togo, le Burkina Faso et le Bénin parmi les secteurs formellement déconseillés, en raison notamment de la menace terroriste et du risque d’enlèvement.

Dans un tel contexte, les autorités peuvent accorder une attention particulière aux mouvements de personnes étrangères, aux prises de vues et aux activités susceptibles de toucher à des questions de sécurité.

C’est aussi ce contexte qui rend indispensable la distinction entre le tourisme, le travail journalistique et une éventuelle activité soumise à des restrictions particulières. Seule l’enquête judiciaire peut désormais déterminer dans quelle catégorie se situaient précisément les activités des deux Français.

La question de l’accréditation au cœur du débat

Le communiqué de la HARC ne formule pas directement une conclusion sur la culpabilité des deux hommes. Il insiste plutôt sur le respect des procédures et appelle les professionnels des médias et les créateurs de contenus à la « retenue », à la « responsabilité » et à la « rigueur » dans le traitement de l’affaire.
L’autorité de régulation demande surtout que la justice puisse conduire les procédures en cours « sereinement » et déterminer les circonstances de la présence des intéressés, la nature de leurs activités et, le cas échéant, les faits qui leur sont reprochés.

Cette formulation est importante : elle rappelle que l’absence alléguée d’accréditation et les éventuelles infractions pénales ne constituent pas nécessairement une seule et même question. L’une relève du respect d’une réglementation professionnelle et administrative. L’autre suppose que soient établis des faits susceptibles de recevoir une qualification pénale.

France et Togo : un dossier susceptible de prendre une dimension diplomatique

La détention de deux ressortissants français intervient par ailleurs dans une relation entre Paris et Lomé qui reste active. En avril 2026, le ministre français de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, s’était rendu à Lomé et avait souligné la densité et l’ancienneté des relations entre les deux pays lors de ses échanges avec les autorités togolaises.

La présence de deux professionnels français dans une procédure judiciaire togolaise peut donc rapidement dépasser le strict cadre médiatique, notamment si leur détention se prolonge ou si des charges graves sont annoncées.

Pour l’heure, il convient cependant de résister à toute lecture prématurément diplomatique du dossier. Aucun élément public ne permet, à ce stade, d’établir l’existence d’un affrontement entre les deux capitales.

Une affaire encore en attente de réponses

Plusieurs questions demeurent ouvertes. Pourquoi les deux hommes se trouvaient-ils précisément dans le nord du Togo ? Pour quel compte réalisaient-ils leurs images ? Quel était le sujet exact du documentaire ? Quelles autorisations avaient-ils obtenues, le cas échéant, auprès d’autres autorités ? Quelles sont les « fausses déclarations » évoquées dans les premières informations sur l’affaire ? Et surtout, quels faits précis ont conduit le parquet et le juge d’instruction à ordonner leur placement en détention ? À ces interrogations, les prochaines étapes judiciaires devront apporter des réponses.

La HARC, de son côté, a choisi de rappeler le droit plutôt que de commenter le fond du dossier. Elle demande aux médias et aux créateurs de contenus de ne pas transformer une procédure en cours en procès public.

Cette prudence vaut également pour le traitement journalistique de l’affaire.

Gaël Mocaër et Sébastien Pérez-Pezzani sont, à ce stade, des personnes mises en cause dans une procédure judiciaire et non des personnes dont la culpabilité aurait été établie. Leur statut professionnel, la nature de leur mission et les circonstances exactes de leur présence dans le nord du Togo devront être documentés.

Dans cette affaire où se croisent journalisme, sécurité et souveraineté, la question essentielle n’est donc plus seulement de savoir pourquoi deux Français ont été arrêtés. Elle est désormais de comprendre ce que la justice togolaise leur reproche précisément, sur quels éléments elle s’appuie et dans quel cadre légal leur activité audiovisuelle s’est déroulée.

C’est à cette aune que pourra être appréciée la portée réelle de cette affaire, qui place une nouvelle fois le Togo au croisement de deux impératifs parfois difficiles à concilier : la protection d’un territoire confronté à une menace sécuritaire et la liberté de ceux qui viennent y regarder, filmer et raconter le réel. Sans autorisation !

Yves Galley