L’article intitulé « Du monopole à la complémentarité : mutations de la presse écrite dans la communication politique togolaise à l’ère du numérique » est issu des travaux de mémoire d’Yves Galley (Galley Yao Sénam). Il est le fruit d’une collaboration académique de haut niveau, co-écrit avec d’éminents universitaires, dont Gnane Napo Mouncaïla & NAPO Gbati, des professeurs de l’Université de Lomé. L’article a été publié en décembre 2025 dans le onzième numéro des Cahiers du CELHTO, la prestigieuse revue interafricaine du Centre d’études linguistiques et historiques par tradition orale.
L’évolution fulgurante des technologies de l’information a radicalement transformé les mécanismes de la communication politique mondiale, et le Togo n’échappe pas à cette mutation. A travers cette production de haut vol, les auteurs explorent la résilience des supports papier face à l’hégémonie croissante des plateformes digitales. À travers une méthodologie rigoureuse mêlant enquêtes de terrain et analyses théoriques (notamment l’Agenda Setting et le Choix Rationnel), les auteurs démontrent que, loin d’avoir disparu, la presse écrite togolaise a su conserver un rôle stratégique. Si elle a perdu son monopole au profit de l’instantanéité des réseaux sociaux, elle demeure le socle de la crédibilité et de la légitimité pour les acteurs politiques, s’imposant désormais comme un partenaire complémentaire indispensable dans l’écosystème médiatique national.
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Du monopole à la complémentarité : mutations de la presse écrite dans la communication politique togolaise à l’ère du numérique
Résumé :
Les logiques de fabrication, de diffusion et de réceptiondes messages politiques se trouvent fortement bousculées avec l’avènement du numérique. Cet état de fait nous amène à nous interroger sur l’importance de la presse écrite en matière de communication politique au Togo dans un contexte de numérisation croissante de l’information et de la communication. Pour appréhender cette question, nous avons mobilisé la recherche documentaire, les entretiens individuels semi-directifs auprès de 21 acteurs (responsables politiques, directeurs de publication, experts) et une enquête par questionnaire auprès de 138 consommateurs de presse dans le Grand Lomé. Les résultats révèlent que la presse écrite, malgré la concurrence des médias numériques, conserve un rôle stratégique dans l’écosystème de la communication politique togolaise. Elle demeure un outil d’influence de l’opinion publique en proposant les grands sujets de l’actualité politique. Pour s’informer sur l’actualité politique, une catégorie de lecteurs (niveau d’instruction élevé, insertion professionnelle formelle) privilégie encore la presse écrite en raison de sa crédibilité et de la qualité de l’information, en contraste avec la prolifération des fake news sur les médias sociaux. Quant aux acteurs politiques, même s’ils accordent la primauté aux plateformes numériques en raison de leur portée et de leur instantanéité, ils continuent de solliciter la presse écrite pour asseoir leur crédibilité et légitimer leurs actions politiques auprès de publics stratégiques. La presse écrite n’occupe plus une position hégémonique dans la communication politique, mais elle reste un média complémentaire dont les acteurs politiques ne peuvent totalement se passer.
Introduction
Au Togo, la presse écrite est une pratique héritée de la colonisation. Les missions chrétiennes allemandes y créent les premières publications, à la fin du XIXe siècle (A.-J. Tudesq,1995). Cette presse a joué un rôle déterminant dans la vie politique du pays, en particulier durant la période de tutelle de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui a vu l’émergence d’une presse écrite plus active avec l’instauration effective du multipartisme. De nombreux journaux ont été créés, et du fait de leurs liens avec les organisations politiques, relayaient et nourrissaient les rivalités entre les différents leaders politiques. La presse écrite privée d’alors était devenue un lieu privilégié d’expression du politique. Elle a ainsi joué un rôle primordial dans la formation de l’élite politique et dans la diffusion de ses idées.
Après l’indépendance du pays en 1960, cette presse pluraliste a progressivement disparu sous le premier président Sylvanus Olympio. Elle a par la suite amorcé un virage vers un journalisme militant au service du régime politique désormais au pouvoir, incarné par le général Eyadéma Gnassingbé (N. M.Gnane, 2018 ; B. Rambaud, 2012 ; E. Batchana, 2012 et K. Kadanga, 2011).
Grâce à un contexte international propice induit par le vent de l’Est et à une lutte interne remarquable, les Togolais retrouvent le multipartisme politique doublé du pluralisme médiatique dès 1990. Le paysage médiatique est depuis lors marqué par un foisonnement d’organes d’information. D’après le dernier rapport annuel de l’Observatoire togolais des médias (OTM) sur l’état de la presse au Togo, 98 publications écrites ont une existence légale (OTM, 2024).
Outil important pour assurer la médiation entre les acteurs politiques et les populations, l’hégémonie et l’influence de la presse écrite sont aujourd’hui mises à l’épreuve par l’avènement du numérique. Les avancées technologiques ont engendré une transmutation profonde de la production, de la diffusion et de la consommation de l’information. Les médias traditionnels se retrouvent confrontés à de nouvelles menaces et à de nouveaux défis provoqués par l’émergence de nouvelles plateformes et méthodes de distribution (A. Mahi-Missouri, 2024).
L’écosystème médiatique togolais subit désormais cette révolution numérique. On assiste à une floraison de supports de publication d’information en ligne dont le nombre augmente au fil des années. On dénombrait au 31 décembre 2023 au Togo 108 sites d’information titulaires d’un récépissé délivré par la HAAC (OTM, 2024). Dans un univers hyperconnecté, « le numérique révolutionne la communication politique qui doit désormais se déployer dans l’instantanéité, la réactivité, l’interactivité et subir les commentaires à chaud et les sanctions multiformes des citoyens » (A. Eyries, 2021, p. 1). Les acteurs politiques togolais déploient désormais leur communication à travers diverses stratégies numériques, au premier chef les médias sociaux (Facebook, X, site web, etc.).
Dans ce contexte, et au regard du taux de pénétration d’internet (67,65 % au premier trimestre 2024 selon l’ARCEP) et du développement effréné de l’utilisation des médias sociaux, il convient de s’interroger sur la place qu’occupe encore la presse écrite dans la communication politique togolaise.
C’est dans ce sens que la présente analyse se propose d’apporter des éléments de réponse à la question suivante : quelle place occupe la presse écrite en matière de communication politique au Togo à l’ère du numérique ?
Il s’agit, pour nous, d’analyser la place et l’importance de la presse écrite en matière de communication politique au Togo, dans un contexte où la numérisation émerge avec pour corollaire la profusion des supports digitaux d’information susceptibles de modifier les habitudes de consommation des lecteurs. Nous partons de l’hypothèse qu’à l’ère du numérique, la presse écrite togolaise, bien que concurrencée par les plateformes numériques, conserve un rôle stratégique et complémentaire dans l’écosystème de la communication politique, en se distinguant par sa capacité à conditionner l’agenda politique et à conférer crédibilité et légitimité aux acteurs politiques auprès du public.
Nous avons subdivisé notre analyse en deux parties. La première partie est consacrée au cadre théorique et méthodologique de la recherche. La seconde est dédiée à l’analyse et à la discussion des résultats.
1. Cadre théorique et méthodologique
Notre analyse se fonde sur deux théories : la théorie de l’agenda setting dans la perspective de M. McCombs et D. Shaw, et la théorie du choix rationnel. La théorie de l’agenda setting, dans la perspective de Maxwell McCombs et Donald Shaw, désigne la façon dont les préoccupations des citoyens sont structurées par les médias. Elle met en lumière la manière dont les médias influencent les priorités du public en mettant en avant certains sujets. L’influence des médias affecte l’ordre de présentation des sujets, des événements, de l’actualité et des questions dans l’esprit du public. Selon cette théorie, les médias ne dictent pas directement ce que les gens doivent penser, mais ils sont très efficaces pour influencer ce sur quoi ils doivent concentrer leur attention. De l’agenda setting, nous retenons que les médias ont le don d’imposer à leurs consommateurs les sujets prioritaires qui doivent magnétiser les attentions et soulever des débats, au point de rendre les acteurs politiques dépendants de l’agenda des médias. La logique médiatique impose alors la logique politique (B. Fond, 2022 ; J. Charron, 2009 ; M. McCombs et D. Shaw, 1972). Cette théorie permet d’appréhender les médias, particulièrement la presse écrite, comme un outil d’influence de l’opinion et de conditionnement de l’actualité politique. Cette théorie permet d’aborder la manière dont les médias togolais, notamment la presse écrite, orientent le public sur ce qu’ils doivent penser. Elle permet d’analyser la manière dont la presse écrite continue de définir et de hiérarchiser les sujets qui dominent le débat politique malgré l’omniprésence des nouveaux médias numériques.
La théorie du choix rationnel est un ensemble d’idées apparues dans le domaine économique en vue d’expliquer comment les individus prennent des décisions en présupposant que celles-ci sont essentiellement rationnelles, visant la recherche du plus grand bénéfice au moindre coût, au moindre investissement. La rationalité est donc ce qui permet à un individu de faire des choix cohérents afin de satisfaire ses intérêts. Autrement dit, l’acteur rationnel opte pour l’alternative dont les conséquences sont les plus performantes pour remplir ses buts et ses objectifs (R. Boudon, 2004 ; H. Meadwell, 2002). Cette théorie, dans le cadre de notre travail, permet de cerner les motivations des acteurs politiques et du public médiatique à accorder la priorité à tel type de média au détriment de l’autre dans la recherche de l’information politique. Elle permet d’aborder les logiques qui sous-tendent le choix de la presse écrite (cible spécifique, crédibilité, habitudes et tradition de communication et de consommation de l’information, portée, qualité, etc.) par les acteurs politiques dans leur communication politique au détriment des canaux numériques qui s’imposent aujourd’hui dans le paysage médiatique togolais.
Sur le plan méthodologique, nous avons fait le choix d’exploiter un corpus documentaire enrichi par des données de première main collectées à partir d’une enquête par questionnaire et des entretiens individuels semi-directifs. Nous avons choisi de nous situer à l’échelle micro-individuelle et microsociale en prenant comme champ de recherche le district autonome du Grand Lomé (DAGL), zone de concentration de la majorité des médias. L’enquête par questionnaire a été réalisée entre le 2 et le 17 février 2023 auprès de 138 consommateurs de la presse. L’échantillonnage s’est effectué en ciblant en priorité les profils de consommateurs réguliers ou occasionnels de presse écrite âgés d’au moins 18 ans. Le questionnaire a été administré aux cibles qui ont accepté de s’y soumettre en face à face et via le logiciel KoboToolbox.
Pour réaliser les entretiens individuels semi-directifs, nous avons utilisé deux guides d’entretien. Le premier guide a été adressé à sept (7) acteurs : des responsables de partis politiques, des responsables d’organisations de la société civile, et des experts. Le second guide a été adressé à quatorze (14) directeurs de publication ou rédacteurs en chef d’organes de presse paraissant régulièrement selon la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC). Le choix de ces enquêtés repose sur leur disponibilité et surtout sur leur position stratégique dans la production et la consommation de l’information politique.
Les données quantitatives recueillies à partir du logiciel KoboToolbox ont été analysées statistiquement. L’exploitation des données des entretiens réalisés a été faite à partir d’une analyse thématique de contenu (L. Bardin, 2007) des propos des personnes interrogées et d’un croisement des différentes informations obtenues afin de comprendre et de rendre compte du fait social étudié dans sa totalité. Les informations recueillies sont tout d’abord mises en ordre. Ensuite, il s’est agi de dégager des tendances, d’organiser tout le contenu en catégories et en thèmes descriptifs. Enfin, des significations sont trouvées aux tendances, les thèmes descriptifs sont expliqués et des relations sont dégagées entre eux. Par la suite, ces données ont été utilisées sous forme de verbatim.
2. Résultats et discussions
Cette partie est consacrée à la présentation des données issues de l’enquête de terrain. Ces données sont analysées et mises en rapport avec les résultats de travaux antérieurs en guise de discussion autour de trois principaux points :
– Préférences médiatiques et confiance en la presse écrite
face à l’actualité politique ;
– Choix médiatiques des acteurs politiques en matière de
communication politique ;
– Atouts de la presse écrite face au numérique.
2.1. Préférences médiatiques et confiance en la presse écrite face à l’actualité politique.
Il ressort des résultats que les personnes touchées par l’enquête par questionnaire réalisée sont, dans une proportion de 63 %, de sexe masculin contre 37 % de sexe féminin. Ces personnes sont à près de 79,7 % âgées de moins de 45 ans, traduisant une relative jeunesse de cette cible qui est aussi l’une des caractéristiques de la population togolaise. Partisans des partis politiques de l’opposition ou du parti au pouvoir, les enquêtés ont dans leur majorité un niveau d’instruction équivalent au supérieur et s’intéressent à 86,3 % à l’actualité politique.
Ces tendances qui montrent que les lecteurs réguliers de la presse écrite sont les plus instruits (79 % des enquêtés) laissent penser que la consommation de ce média est liée au capital scolaire. De plus, la prédominance des hommes (63 % contre 37 % de femmes) dans l’échantillon témoigne des disparités de genre en matière d’accès à l’information écrite au Togo. Cela renvoie à interroger l’alphabétisation différenciée, les contraintes économiques et les espaces de socialisation autour de la presse écrite (kiosques, lieux de travail) qui demeurent des espaces masculins dans le contexte togolais comme éléments explicatifs.
Pour accéder aux informations à caractère politique devenues un bien public indispensable au bon fonctionnement des démocraties, les citoyens enquêtés dans le Grand Lomé choisissent plusieurs sources d’information. Ceux qui lisent de façon plus ou moins régulière la presse écrite pour ce faire représentent une proportion de 41,3 %7 des personnes ciblées. Même si la presse écrite n’est pas le média auquel les Togolais font recours prioritairement dans leur démarche globale de quête d’information comme le révèle une étude nationale réalisée en 2019 (K. Anate et N. M. Gnane, 2020), la présente recherche révèle que les Loméens font confiance à 50 % à ce média contre 25,3 % qui se fient aux médias en ligne et aux réseaux sociaux en ce qui concerne la recherche de l’information à caractère politique. Ceux qui sollicitent la presse écrite pour s’informer sur l’actualité politique estiment à 58,7 % que c’est le meilleur média pour s’informer sur l’actualité politique. Ils accordent à 58 % de la crédibilité à ce canal médiatique qui véhicule, selon 94,2 % de ses usagers, des informations politiques sûres et de qualité.
Contrairement à certains analystes qui, selon J.-L. Missika (2002 cité par V. Le Hay, T. Vedel, et F. Chanvril, 2011), estiment que l’Internet est devenu une source d’information utilisée par des millions d’individus, au point d’évoquer la fin de la presse écrite ou de la télévision, les résultats de notre enquête révèlent que 85,4 % des personnes enquêtées estiment que la presse écrite togolaise conserve des chances de survie malgré la poussée des médias numériques, surtout en ce qui concerne la communication politique. Ceci indique une confiance persistante des enquêtés privilégiant la presse écrite comme source d’information politique dans la capacité de cette presse à se maintenir comme acteur pertinent, notamment en matière de communication politique. Pour le président d’un parti de l’opposition togolaise : Au Togo, l’on peut noter l’influence de la presse écrite. Les différentes unes suscitent de l’intérêt chez nos compatriotes. Il ne faut pas ignorer non plus la qualité du travail. La presse écrite offre au public des articles, des reportages, des chroniques et des interviews très intéressants. Cet outil de communication façonne les esprits, oriente les débats idéologiques et participe activement à la cohésion sociale.
Ainsi, la fiabilité et la crédibilité à travers la constante qualité des contenus sont des leviers importants qui justifient les choix et les positions des enquêtés vis-à-vis de la presse écrite en ce qui concerne l’information politique. Les lecteurs qui privilégient la presse écrite par rapport aux médias en ligne invoquent principalement des enjeux de qualité et de fiabilité. Ils estiment que les informations publiées par les supports numériques sont à prendre avec des pincettes du fait de la prolifération des fake news. Cette perception rejoint l’analyse de J. Cagé (2020) qui note que certains médias numériques ont recours au « copier-coller » au détriment de la production d’informations originales. Par ailleurs, le privilège accordé à l’information politique relève d’un double dynamique. D’une part, les lecteurs manifestent un désir accru de s’informer sur la vie politique du pays.
D’autre part, les journalistes eux-mêmes accordent une attention particulière à l’actualité politique. Cet intérêt se comprend également dans un contexte économique où les organes de presse, ne bénéficiant pas de soutien financier gouvernemental adéquat, développent des relations avec des réseaux politiques pour assurer leur viabilité économique (G. Napo, 2013).
En se référant à la théorie du choix rationnel (R. Boudon, 2004 ; H. Meadwell, 2002), qui stipule que l’acteur rationnel privilégie l’alternative offrant les conséquences les plus performantes pour atteindre ses objectifs, on peut déduire que la crédibilité, la fiabilité et la qualité du traitement de l’information motivent le choix de la presse écrite par les citoyens enquêtés afin de satisfaire leurs besoins en informations politiques.
2.2. Choix médiatiques des acteurs politiques en matière de communication politique.
Depuis le bouleversement des codes de la communication avec l’apparition des médias sociaux numériques comme Facebook, Twitter, YouTube ou encore Instagram à l’usage du grand public, les pratiques en communication politique ont évolué dans le monde. Le politique en use de façon passionnée ou contrainte par la tendance, parce que confronté à la question d’efficacité et d’atteinte à un large public. A. Eyries (2018) fait aussi remarquer que sur les quinze dernières années, les technologies numériques ont entraîné une modification des canaux médiatiques et des outils de communication utilisés par les politiciens pour asseoir leur légitimité ou faire valoir leurs idées.
Aux côtés des médias traditionnels, Internet n’est plus à négliger pour l’homme politique qui fait campagne et qui cherche à obtenir un maximum de voix pour être élu. L’auteur estime par ailleurs qu’Internet et son pouvoir de réseautage peuvent permettre à l’homme politique d’atteindre plusieurs objectifs de campagne, dont la collecte de fonds, la production et la distribution d’information pour augmenter la visibilité du candidat et améliorer son image et la mobilisation. C’est pourquoi, depuis quelques années, la présence des organisations politiques sur le Web est devenue quasi essentielle et bénéfique à plusieurs égards. J. Gerstlé (2008, p. 208) a sans doute raison lorsqu’il affirme que, parmi « les différentes technologies mises en œuvre dans les campagnes électorales, le recours aux pratiques liées à l’Internet est typique de l’ère postmoderne ». Allant dans le même sens, N. Chomsky et R. W. McChesney (2000, p. 125-126) écrivent que « l’internet a ouvert des possibilités importantes dans le champ des communications démocratiques et progressistes ».
Au Togo, la tendance actuelle montre que les acteurs politiques s’orientent de plus en plus vers les médias sociaux pour communiquer. Ces derniers occupent désormais une place de choix dans la communication politique. Le président d’un parti politique semble désormais s’interdire l’usage exclusif de la presse écrite pour sa communication politique : « Dans le contexte togolais, où les populations instruites achètent et lisent de moins en moins la presse écrite, il serait illusoire de penser que ce média, à lui seul, peut aider un acteur politique à atteindre ses objectifs. Il y contribue énormément, mais ne suffit plus à lui seul. »
Les hommes politiques sont conscients de la force de propagation des informations via les canaux en ligne et les utilisent désormais comme moyen de communication pour créer un lien direct avec leurs cibles. C’est à croire qu’ils cherchent, comme le souligne D. Wolton (2015), à « échapper à la tyrannie journalistique », autrement dit à se passer de l’intermédiaire des journalistes, pour créer un lien direct avec leurs électeurs.
Cette tendance s’observe également dans d’autres pays africains. À l’image du président rwandais Paul Kagame qui utilise activement X pour communiquer directement avec ses concitoyens et la diaspora (plus de 3 millions d’abonnés en octobre 2025), ou encore du président sud-africain Cyril Ramaphosa (plus de 3 millions d’abonnés sur X en octobre 2025), les acteurs politiques togolais ont également investi massivement les plateformes numériques.
L’idée que la communication politique est partout est d’autant plus forte que ce fait est mis en avant par la classe politique elle-même. Ils sont en effet nombreux, ces hommes politiques au Togo qui disposent aujourd’hui d’un compte sur les principales plateformes numériques. C’est le cas par exemple du président de la République Faure E. Gnassigbé du parti Union pour la République (UNIR) et de Victoire Tomegah Dogbée, ex-Première ministre (2020-2025) du même parti, qui disposent et alimentent régulièrement leur compte X comptant respectivement plus de 247 000 et 68 000 abonnés (mai 2025). Gerry Taama, ex-président du parti Nouvel engagement togolais (NET) est aussi très actif sur sa page Facebook qui mobilise plus de 128 000 followers (mai 2025). Il en est de même pour Brigitte K. Adjamagbo du parti Dynamique pour la majorité du peuple (DMP) ou encore pour Nathaniel Olympio du Pari des Togolais qui animent fréquemment des « directs » sur leur compte TikTok comptant respectivement plus de 53 000 et 1 300 followers (mai 2025). La plupart des partis politiques disposent de leur page Facebook et leurs leaders mobilisent au mieux les plateformes en ligne pour assurer leur communication. Les médias numériques ont donc donné naissance à un nouvel espace politique auquel les entrepreneurs politiques et les citoyens s’accommodent à divers rythmes selon les pays. De fait, l’acteur politique est devenu un entrepreneur et, en tant que tel, développe une rationalité managériale dans laquelle s’intègre la communication (J. Gerstlé, 2008).
Ces acteurs politiques communiquent désormais par le numérique. Au-delà de ses multiples avantages (rapidité, instantanéité, portée, large audience), les plateformes en ligne offrent de nouvelles possibilités de mobilisation pour les partis politiques, en particulier ceux de l’opposition togolaise, dont l’organisation d’activités de rassemblement est fortement réduite ces dernières années sous la pression du gouvernement dominé par le parti au pouvoir. Toutefois, dans le déploiement de leur communication politique, et malgré les nombreux avantages offerts par le numérique, ils n’ont pas de raison de se passer de la presse écrite, considérée comme le support qui garantit le mieux la crédibilité d’un message tout en renforçant leur notoriété. C’est dans ce sens que J. Boyadjian (2016) fait constater que le niveau d’audience des acteurs politiques sur les plateformes apparaît surtout corrélé à leur degré d’exposition dans les médias traditionnels ; rares sont les personnalités parvenant à conquérir un large public sur la toile tout en restant en retrait du paysage médiatique.
Un cadre d’un parti politique de l’opposition togolaise souligne à ce propos que la presse écrite est « plus ancrée dans les habitudes et a toujours gardé sa puissance d’influence sur la vie politique même si celle-ci est fragilisée par le numérique et le défaut de professionnalisme de certains journalistes. Aucun acteur politique ne peut se passer de la presse écrite malgré tout.» Le n°2 d’un autre parti politique de l’opposition, pour sa part, tout en reconnaissant à la presse écrite sa force d’influence, estime que les objectifs des acteurs politiques en y recourant ne sont plus les mêmes : « Si c’est pour avoir une plus grande audience, ce n’est pas la presse écrite qui va le faire. Elle permet plutôt de polir son image, de se positionner comme homme politique réputé, elle participe à la crédibilisation». Autrement dit, les acteurs politiques tenant compte de la force d’influence de l’opinion et de conditionnement de l’actualité politique de la presse écrite (B. Fond, 2022 ; J. Charron (2009) ainsi que McCombs et Shaw (1972) montrent que les acteurs politiques y recourent toujours, malgré les possibilités offertes par Internet en matière de communication politique.
Ils y font recours pour s’assurer une certaine crédibilité et promouvoir leur notoriété dans l’espace public. Toutefois, il serait illusoire de croire que la presse écrite, à elle seule, puisse permettre aux acteurs politiques d’atteindre leurs objectifs. Elle y contribue énormément, mais ne suffit plus à elle seule. Parce que la presse écrite ne permet pas d’atteindre une cible plus grande, et de façon rapide. De ce fait, ils allient à ce média, les plateformes numériques pour atteindre une audience plus large et donner plus de portée à leur communication. Il s’agit donc d’une stratégie rationnelle visant à atteindre leurs buts (R. Boudon, 2004 ; H. Meadwell, 2002).
2.3. Atouts de la presse écrite face au numérique
La presse écrite est confrontée, à l’ère du numérique, à des bouleversements qui l’obligent à repenser son modèle industriel et économique. Il apparaît évident qu’elle se doit de se réinventer en s’adaptant aux nouvelles pesanteurs qui pourraient constituer des menaces à sa survie. Néanmoins, plusieurs atouts maintiennent ou nourrissent encore la notoriété de la presse écrite au Togo, malgré les bouleversements liés à l’avènement du numérique.
En premier lieu, la presse écrite a participé à asseoir et à façonner la politique tout au long de l’histoire du Togo. Elle est désormais une actrice du paysage politique et est ancrée dans la tradition de la communication politique du pays. Elle se distingue par ailleurs, à en croire les acteurs enquêtés, par la qualité de l’information. Ce qui peut justifier sa résilience et sa survie face aux plateformes numériques d’information et de communication. Il ressort en effet des données de notre enquête que les interviewés estiment à 26,8 % que les informations publiées par ce média font l’objet d’investigation et de recoupements préalables ; 24,6 % relèvent l’obligation éthique et déontologique des journalistes qui animent les contenus de ces médias comme l’un de ses atouts. Au total, ceux qui évoquent ces différentes raisons relatives à la qualité de traitement de l’information pour justifier que la presse écrite a encore de beaux jours devant elle en matière de communication politique au Togo représentent 85,4 % des enquêtés.
La presse est un pilier important pour la démocratie, elle permet de véhiculer l’information qui joue un rôle incontournable dans la participation politique des citoyens et leur prise de décision en ce qui concerne le choix de leurs représentants. La politique est ainsi soumise aux logiques de construction médiatique, ce qui favorise l’influence des médias sur les comportements des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. On parle de « quatrième pouvoir » ou de « contre-pouvoir ». Pour exercer cette influence, les médias captent l’actualité globale, hiérarchisent les informations et mettent en avant les sujets jugés dominants qu’ils imposent aux consommateurs (B. Fond, 2022 ; J. Charron, 2009 ; M. McCombs et D. Shaw, 1972).
Les résultats de notre recherche ont permis de vérifier cette réalité relative au conditionnement de l’actualité politique au Togo par la presse papier. Ces résultats donnent à constater que tous les enquêtés (100 %) s’accordent à reconnaître que la presse papier au Togo traite prioritairement des sujets en lien avec l’actualité politique. Pour le directeur de publication du journal privé : « La politique dans la presse écrite occupe la toute première place pour des raisons évidentes liées au contexte politique lui-même, à la soif des gens de voir un changement et aussi à une certaine volonté de la part des gouvernements de s’expliquer ou de chercher à embellir leurs images à cause de certains faits politiques ». Le patron d’un autre journal abonde dans le même sens en estimant que : « L’information politique occupe une place de choix dans la presse écrite au Togo. Dans un pays en butte à la démocratie et à l’alternance, tout est politique et la presse écrite n’est pas en reste. Il est même fait ce reproche à la presse écrite de trop consacrer d’articles politiques dans leurs colonnes.» Autant dire que l’essentiel des sujets traités par la presse papier trouve son ancrage en politique. Cette presse définit au final les sujets de l’actualité politique au détriment des plateformes numériques de communication qui en assurent le relais. C’est ce que semble confirmer A. Mahi-Missouri (2024) partant de l’expérience de cinq journalistes du quotidien Libération en France en faisant le constat que les réseaux sociaux ne sont pas des médias à part entière, mais des vecteurs, des canaux de diffusion.
Dans la même logique, il ressort que les sujets politiques proposés par la presse écrite papier au Togo suscitent régulièrement des débats aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les émissions de débat politique de grande écoute sur les médias audiovisuels telles que « Club de la presse » de Kanal FM ; « Taxi presse », « La gare routière de l’information » et « Taxi média show » de Taxi FM ; « Audi actu » de Victoire FM ; « Forum », « Regards croisés », « Le monde en 7 », « Émergence et décryptage » de New World TV ; « Haut-parleur » de Zéphyr FM ; « Missénouamé »11 et « Hoviklem » de Nana FM… Ceci constitue le deuxième atout de la presse écrite. Tout en alimentant leur colonne des sujets de l’actualité politique, les journalistes envahissent les chaines de télé et de radio, dans des émissions de grande écoute pour analyser, commenter et décrypter ces sujets. Autrement dit, la presse écrite alimente d’une certaine manière les contenus politiques sur les chaînes de radio et de télévision.
Pour un expert politologue : “La presse écrite reste en réalité la base. Tous les autres moyens de diffusion sont désormais au service de la presse écrite papier. En fait, c’est ça. La presse écrite est l’élément de base dont se servent maintenant tous les autres canaux. Les gens viennent commenter à la radio, les gens viennent commenter à la télé. Et c’est maintenant les morceaux, les extraits choisis que les gens prennent pour pouvoir continuer le reste de la communication”.
Le patron d’un journal privé va dans le même sens, affirmant : « Avec l’avènement du numérique, cette presse continue par s’imposer et c’est elle d’ailleurs qui révèle les grands faits politiques et les grands faits économiques. Au Togo par exemple, si vous essayez de capter les médias à l’heure des débats, vous verrez que les commentateurs ou les animateurs des débats s’appuient essentiellement sur la presse papier pour pouvoir éclairer la lanterne des auditeurs.»
Sur un autre plan, il faut noter que la plupart des organes de presse écrite ont organisé le transfert, sous des formes variables, de leurs contenus sur les réseaux numériques et disposent de sites Web dont certains proposent des contenus variés et connaissent une bonne notoriété. En effet, les journalistes de la presse écrite ont pris d’assaut les plateformes numériques comme WhatsApp, Facebook, YouTube ou encore Twitter pour relayer leur contenu et interagir avec le public. Une étude réalisée au sujet de l’usage des médias sociaux par les journalistes et défenseurs des droits de l’Homme au Togo en 2023 a révélé qu’environ 63,1 % des journalistes sollicitent les médias sociaux pour « interagir avec leur audience ou leurs cibles », 63,1 % en font usage pour « recueillir et vérifier des informations et des témoignages » et 57,5 % y font recours pour « publier leurs propres contenus ». Pour l’ex-secrétaire général d’un parti politique de l’opposition :
«Je crois aujourd’hui que la réelle influence d’un journaliste de la presse écrite réside dans la combinaison de sa présence dans la presse écrite et dans celle du numérique, autrement dit un journal ne peut avoir un réel intérêt pour un acteur politique que s’il est en même temps une presse écrite, et une presse en ligne.»
Le numérique constitue finalement un autre atout pour la presse écrite en matière de communication politique au Togo.
Conclusion
Les codes de communication se trouvent fortement bousculés par la puissance croissante des outils numériques. Les acteurs politiques disposent dorénavant de multiples canaux de communication pour atteindre leurs objectifs. Si la presse écrite représentait hier l’outil de communication politique de prédilection, elle fait aujourd’hui face à la concurrence des médias numériques. Cet état de fait a suscité cette recherche visant à analyser la place et l’importance de la presse écrite en matière de communication politique au Togo dans un contexte de numérisation croissante.
Pour ce faire, nous avons mobilisé une approche méthodologique mixte combinant recherche documentaire, enquête par questionnaire et entretiens individuels semi-directifs menés dans le Grand Lomé qui concentre la quasi-totalité des organes de presse du pays.
Les résultats recueillis attestent que la presse écrite subit les assauts du numérique tout en conservant une place spécifique dans l’écosystème médiatique togolais. Trois constats majeurs se dégagent de notre analyse.
D’abord, la presse écrite demeure un acteur structurant de l’agenda politique. Elle lance les grands thèmes politiques qui nourrissent ensuite les débats sur les médias audiovisuels et les réseaux numériques. Cette fonction de “mise à l’agenda” reste un avantage de la presse écrite.
Deuxièmement, pour une certaine catégorie de citoyens (alphabétisés, instruits, intégrés dans le secteur formel), la presse écrite reste le média de référence pour une information politique de qualité. Ces lecteurs apprécient la crédibilité, la fiabilité et le traitement en profondeur de la presse écrite, face à la multiplication des fake news sur les réseaux sociaux.
Troisièmement, les acteurs politiques mettent en place une stratégie médiatique hybride. S’ils privilégient le digital pour sa portée et son immédiateté, ils sollicitent toujours la presse écrite pour gagner en crédibilité et soigner leur image auprès de publics cibles. La presse écrite ne suffit plus, mais elle demeure un passage obligé pour toute communication politique sérieuse.
Ces résultats permettent de nuancer l’idée d’une « mort » de la presse écrite face au numérique. Comme l’a prouvé l’histoire des médias, l’arrivée d’un nouveau média ne fait pas disparaître les médias existants, mais provoque une restructuration des systèmes médiatiques (V. Le Hay, T. Vedel et F. Chanvril, 2011). Au Togo, la presse écrite se transforme, elle crée des versions en ligne, ses journalistes s’emparent du numérique, elle se positionne comme productrice de contenus de référence dans un paysage médiatique morcelé.
Cependant, notre recherche, limitée au Grand Lomé, présente des contraintes qui ouvrent des pistes pour de futures investigations. Des études comparatives entre milieux urbains et ruraux, entre générations, ainsi qu’une approche genrée plus approfondie, pourraient être envisagées.
En somme, la presse écrite togolaise n’est plus dominante dans la communication politique, mais elle reste stratégique et complémentaire aux médias numériques. Elle demeure un média de prédilection, dont les acteurs politiques ne peuvent se passer complètement.
