Affaire Latécopé / Le noeud gordien : l’occupation anarchique d’une zone d’utilité publique

Depuis le 8 février 2026, la localité de Latécopé, au lieu-dit Bayimè, se retrouve au cœur d’une tempête médiatique alimentée par une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux. Les images montrent des femmes et des enfants présentés comme entravés dans leurs déplacements par des « tranchées » et des barbelés, laissant supposer une situation d’exclusion, voire d’expulsion imminente. Face à l’émotion suscitée dans l’opinion publique, les mandataires de la collectivité Davié-Assomé, propriétaires du domaine concerné, ont rompu le silence. Rencontre avec la presse, production de documents juridiques et visite de terrain : leur objectif est explicite : « rétablir les faits » et replacer le débat sur le terrain du droit et des réalités constatables. Aussi le nom de Mme Aïcha est-il propulsé comme figure centrale du tollé. Mais nos recoupements révèlent une tout autre réalité, mettant en lumière une confusion entretenue et les véritables enjeux derrière ce litige.

Le site incriminé s’inscrit dans un ensemble foncier d’environ 600 hectares appartenant aux 22 collectivités regroupées au sein de Davié-Assomé. Sur cette superficie, 458 hectares font l’objet du Titre Foncier N°388 TT, conformément aux arrêtés d’approbation N°1065/MUHCV/DGUDMHPI du 11 octobre 2016 et N°110/MUL/DGUH du 20 octobre 2004. En 2019, l’État togolais a déclaré la zone d’utilité publique. Une décision qui, selon les mandataires, n’a pourtant pas empêché l’apparition d’occupations et de ventes illégales. « Des 163 hectares déclarés d’utilité publique, il ne reste aujourd’hui qu’environ 92 à 100 hectares préservés. Le reste a fait l’objet de ventes opérées par des tiers ne disposant d’aucun droit de propriété », affirment-ils. Pour les propriétaires, le cœur du litige réside précisément dans cette contradiction : un domaine juridiquement établi, mais fragilisé par des transactions parallèles intervenues après sa déclaration d’utilité publique.

“Tranchée” ou canal de drainage, la bataille des mots

La séquence virale évoque l’existence de « tranchées » creusées autour du domaine. Les mandataires dénoncent une terminologie anxiogène et inexacte. Ahonkalekou Koffi, porte-parole des mandataires, clarifie : « Nous n’avons pas creusé de tranchée. Une tranchée, c’est en période de guerre. Ici, il n’y a ni guerre ni conflit. La zone étant marécageuse, la Mairie a délivré une autorisation pour mener un travail de canalisation d’eau vers le fleuve Zio. Il s’agit d’un canal de drainage d’eau creusé sur environ 2,5 kilomètres afin d’assécher cette partie de notre domaine. » « La zone est totalement marécageuse et non habitée. Les quelques personnes qui ont tenté d’y ériger des murs n’y vivent pas, en raison des inondations récurrentes. Ici, on pratique essentiellement l’agriculture », insiste le porte-parole. Les travaux auraient été autorisés le 13 juin 2025, après sensibilisation des riverains, et exécutés sous la supervision des forces de l’ordre, sur réquisition du Procureur de la République et avec l’implication de la mairie d’Agoè-Nyivé 6.

Les barbelés : mesure de précaution ou symbole d’exclusion ?

Autre élément controversé : l’installation d’une clôture en barbelés le long du canal. Les mandataires invoquent un impératif de sécurité : « Nous avons estimé qu’en période de pluie, lorsque le canal sera rempli d’eau, des enfants pourraient être tentés d’y descendre pour nager ou se laver. Ce qui pourrait entraîner des accidents. La clôture vise à prévenir ces dangers. » Les constats effectués sur place montrent que la clôture sépare les concessions du canal et non le canal du domaine, nuance importante dans la compréhension du dispositif, infirmant la thèse de l’enclavement volontaire.

La déconstruction d’un « montage » médiatique

L’argument le plus poignant de la vidéo virale concernait l’accès aux infrastructures sociales de base. Or, le constat de visu est cinglant : le domaine est un terrain nu où ne se pratique que le maraîchage. Les mandataires sont formels : « Les gens racontent qu’il y a des écoles dans le domaine. Nous avons vu la scène d’une dame qui simulait des difficultés à traverser la canalisation pour aller chercher de l’eau. […] Où sont les écoles, où sont les fontaines ? Nulle part. Il s’agit juste d’un montage dans un domaine marécageux. » Cette version est corroborée par les paysans locaux. L’un d’eux, rencontré sur le site, témoigne : « Nous cultivons ici depuis des décennies. Il n’y a ni école ni fontaine dans ce domaine. C’est une zone marécageuse. On y cultive l’adémè, le melon, la banane. » La seule école réelle se situe en bordure de la Route nationale N°1, hors du périmètre concerné.

Une confusion entretenue sur l’identité de l’acquéreur

Depuis que cette affaire est propulsée au cœur du débat public, un nom est jeté en pâture avec une insistance suspecte : celui de Mme Aïcha. Désignée par certains comme l’instigatrice occulte des travaux de canalisation et de la mise sous clôture du domaine, cette entrepreneure fait l’objet d’une campagne de dénigrement que les faits, après recoupements rigoureux, viennent balayer.
L’amalgame repose sur une proximité géographique et historique. En réalité, Mme Aïcha, ingénieure agronome de formation, est la figure centrale derrière la société ABAYOKO. Bien avant l’essor de la zone, elle avait acquis un domaine en bordure de route dans l’espoir d’y ériger un parc industriel. Ce rêve visionnaire a finalement servi de socle à l’État pour la réalisation de ce qui est aujourd’hui la Plateforme Industrielle d’Adétikopé (PIA), après que sa société a cédé les terres à la puissance publique. Aujourd’hui, si le site industriel qu’elle a valorisé est un poumon économique créateur d’emplois pour la jeunesse togolaise, des détracteurs l’associent à tort à toute extension foncière dans la zone. Or, les documents consultés par notre rédaction sont formels : l’acquéreur au cœur du litige actuel n’est pas Mme Aïcha, mais un certain sieur Djobo.

Instrumentalisation et guerre commerciale

Pourquoi un tel acharnement ? Notre enquête révèle une manœuvre plus sombre : l’instrumentalisation du conflit foncier à des fins de concurrence déloyale. Des adversaires commerciaux, peu scrupuleux, tentent d’associer son nom aux tensions de Latécopé pour appeler au boycott des produits de sa société. Pourtant, sur le marché, la réputation de ses produits, dont la qualité répond aux normes phytosanitaires les plus strictes reste intacte aux yeux des consommateurs avertis. « Qu’on cesse de lâcher la proie pour l’ombre. Dans ce dossier, certains préfèrent sacrifier la vérité sur l’autel de la calomnie », confie une source proche du dossier.
Plus troublant encore, nos investigations pointent la responsabilité d’un ancien employé au profil de transitaire, actuellement en Europe. Ce dernier semblerait exploiter la détresse des populations de Latécopé pour construire un récit victimaire destiné à régulariser son séjour en Allemagne. En tenant des propos malveillants à l’endroit de sa bienfaitrice, il transforme un litige foncier en levier d’exil politique, quitte à travestir les faits. Enfin, il convient de rappeler qu’en matière de mise en valeur foncière, l’ingénieur agronome demeure l’expert par excellence. Pour Mme Aïcha, valoriser la terre n’est pas une spoliation, mais une mission de développement. Sa contribution à l’écosystème industriel national témoigne d’une volonté de transformer le foncier en richesse partagée pour l’État et les populations, bien loin des querelles de bornage auxquelles on tente de l’associer.

Le nœud du problème : l’occupation anarchique d’une zone d’utilité publique

En 2019, l’État togolais a déclaré la zone « d’utilité publique ». Paradoxalement, cette protection juridique a marqué le début d’une spoliation sauvage par des tiers. Sur les 163 hectares d’origine, la collectivité n’en comptabilise plus que 92, le reste ayant été morcelé illicitement. Concernant les inscriptions « Cessation des travaux », les mandataires précisent qu’il ne s’agit pas d’avis d’expulsion, mais d’un rappel à la loi : « Il ne s’agit pas d’expulsion. Nous rappelons simplement l’ordonnance du 22 janvier 2004 qui confirme notre droit de propriété. […] Nous demandons juste que les acquéreurs se présentent à l’huissier avec leurs papiers pour en faire le point. » Le bilan d’une récente réunion à la mairie est à cet égard éloquent : sur 114 prétendus acquéreurs présents, « un seul a pu produire un reçu d’achat d’un demi-lot ». L’objectif de la collectivité est d’identifier les vendeurs véreux afin que, lors du futur dédommagement par l’État, les responsabilités financières soient clairement établies.

Vandalisation et manifestations : des accusations lourdes

Les tensions auraient culminé après la pose de panneaux de protection autour du canal. « Des individus bien identifiés ont vandalisé les ouvrages. Pour éviter d’être poursuivis, ils ont organisé des manifestations avec des acquéreurs illégaux afin de présenter la destruction comme l’œuvre d’une population mécontente », accusent les mandataires. Ces affirmations, à ce stade, relèvent de leur seule version des faits, aucune décision judiciaire publique n’ayant encore été rendue. L’affaire Latécopé illustre le décalage croissant entre l’émotion numérique que peuvent susciter réseaux et médias sociaux et la complexité juridique des réalités foncières. Entre vidéo virale et documents cadastraux, entre indignation publique et constats de terrain, la vérité exige méthode, preuves et contradiction.

Une gouvernance foncière à l’épreuve : les enseignements de l’affaire Latécopé

Au-delà d’une simple controverse, le dossier Latécopé se présente comme un révélateur des fragilités structurelles de la gestion foncière. Ce cas d’école met en lumière des tensions persistantes où s’entremêlent spéculations illicites et lenteurs administratives, particulièrement dans la sécurisation des domaines déclarés d’utilité publique. L’analyse de ce dossier met en exergue le rôle supplétif que les collectivités sont parfois contraintes de jouer face à l’inertie de la puissance publique. En prenant l’initiative de sécuriser le site — avec l’aval formel de la Mairie, du Procureur et de la Gendarmerie — les mandataires de Davié-Assomé protègent, de fait, les réserves foncières de l’État contre une spoliation rampante. En effet, depuis 2019, près de 71 hectares auraient déjà été vendus de manière illicite, selon les propriétaires. Pour les mandataires, la responsabilité de l’État est directement engagée dans cette dérive. Leur constat est sans appel : « Si l’État avait pris les dispositions nécessaires pour sécuriser le domaine dès sa déclaration d’utilité publique en 2019, des citoyens de bonne foi ne se seraient pas retrouvés dans cette situation. »

En somme, l’affaire Latécopé illustre parfaitement l’urgence d’une réforme de la gouvernance foncière, où l’ambiguïté administrative laisse trop souvent le champ libre aux prédateurs fonciers, au détriment des acquéreurs vulnérables et du domaine public.

Yves Galley