Sans doute faut-il convoquer la stasiologie pour mieux percer le désordre de magnitude neuf (9) qui secoue ces dernières semaines le Nouvel engagement togolais (NET), un parti politique togolais sorti bredouille des dernières élections législatives. Le retrait annoncé de la vie politique du fondateur Gerry Taama et la tentative désespérée d’un clan de le ramener aux affaires – par un coup de force – aura semé les germes d’une guerre intestine qui va déboucher sur l’élection de deux bureaux exécutifs conduits par deux présidents différents. Gerry Taama vient de créer ainsi un monstre bicéphale qui risque de déambuler pour un bon moment dans le champ politique togolais pour finir sa course sous le maillet des magistrats.
Organisations nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie, les partis politiques revêtent une importance capitale dans le champ concurrentiel du pouvoir politique. Car ils y jouent des rôles importants, à savoir : l’animation du débat et de la vie politique, la sélection des leaders politiques qui doivent gouverner, la bataille pour la conquête et l’exercice du pouvoir afin de pouvoir mettre en œuvre leur programme politique. Ils sont les représentants des peuples ainsi que les intermédiaires entre le peuple et le pouvoir, les individus et la scène politique. À ce titre, les partis politiques veillent sur les politiques et les actions du pouvoir exécutif dans la conduite des affaires publiques par l’intermédiaire de leurs représentants dans les différentes institutions de la République.
Dans cette perspective, les partis politiques, pour assumer avec efficacité leur rôle, doivent avoir une structuration qui assure la continuité de leur fonctionnement et de leur existence. C’est bien dans cet ordre d’idée que ces deux politologues, Joseph La Palombara et Myron Weiner, considèrent les partis politiques comme ” une organisation durable” : c’est-à-dire une organisation dont l’espérance de vie politique est supérieure à celle de ses dirigeants. Cette définition, limitative, il faut l’admettre, caractériserait de peu les partis politiques togolais engagés dans la défiance de l’hyperpuissance du parti au pouvoir, l’Union pour la République, appelés communément des partis de l’opposition.
Quelques épisodes récents de battement d’ailes de partis politiques à la disparition des leaders fondateurs nous édifient davantage à propos. Comme exemples, Yawovi Agboyibo du Comité d’action pour le renouveau (CAR) et Agbéyomé Kodjo du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD), dont la disparition sans laisser d’héritiers politiques clairement désignés, fragilise et menace la survie et l’existence de leurs partis politiques. La vie et la survie des partis varient en fonction de leurs succès électoraux, de leurs participations gouvernementales (mais des contradictions entre les diverses élites peuvent aussi surgir), de la vision et de l’habileté du leader pour garantir une structuration solide axée sur des piliers juridiques résistants, qui protègent le parti de tout soubresaut à la survenance de son retrait politique ou en cas de décès.
Gerry Taama, le fondateur du NET, encore vivant, s’illustre lui, particulièrement, par son manque de vision, son défaut d’habileté, sa terrible et terrifiante inconséquence. Le 13 mai 2024, sur un coup de tête et sans une préparation minutieuse, il décide de quitter l’arène politique pour laisser le soin aux autres de poursuivre son œuvre. Les pouvoirs sont confiés à un bureau intérimaire présidé par un certain Jules Amim, l’un des vice-présidents du parti. L’actualité du NET va rapidement foisonner de rebondissements, magnétise les attentions et cristallise les débats, dont le dernier porte sur la tenue de deux congrès différents qui débouchent sur l’élection de deux présidents nationaux, chacun investi d’un pouvoir entier.
Monstre à deux têtes
La Déclaration de politique générale du gouvernement et la nomination de cinq gouverneurs de régions le 23 août auront moins agité l’actualité politique le weekend dernier. L’espace médiatique, y compris les réseaux sociaux, a été essentiellement dominé par le congrès du NET organisé par Gerry Taama dans une salle exigüe de sa maison, et le congrès du NET tenu par le bureau intérimaire légal sous la coupole de Jules Amim à Fopadesc Agoe, dans une salle vaste archicomble. Un spectacle digne d’un roman de science fiction construit autour d’un scénario bâti sur les bûches versatiles et les flammes de regret d’un Gerry Taama qui prend tôt conscience du tort qu’il se fait en décidant de tirer à balles réelles sur la vache qui lui aura produit tant de lait depuis douze bonnes années.
En fin de journée du 24 août, le NET s’affiche comme un monstre bicéphale, dont le cœur bat au rythme de la même idéologie : « Sois toi-même le changement », mais les membres écartelés entre l’ancien guide vicieux et le nouveau leader triomphant. Jules Amim est porté à la présidence du NET par 47 fédérations sur les 50 que compte le parti (très bonne implantation nationale), Ismaël Tanko est installé, visiblement à son corps défendant, par Gerry Taama, son mentor perclus de légitimité, et ses ouailles, dans le fauteuil présidentiel.
« Il y a un plan de déstabilisation qui nous concerne », piaule Taama, alors que Jules Amim caricature le néo retraité politique comme un pilote ayant abandonné l’avion en plein vol. La couverture du congrès de Jules Amim par la TVT est largement commentée sur les réseaux sociaux comme un indice de légitimité et de légalité, mais une certitude, une facette du monstre bicéphale tombera à coup sûr à l’issue d’une bataille judiciaire, promise par Gerry Taama à un internaute sur sa page Facebook. Politique togolaise !!!
Yves Galley
