Alors que la CEDEAO maintient l’objectif de lancer sa monnaie commune en 2027, les divergences économiques et les recompositions géopolitiques régionales compliquent la perspective d’une union monétaire. La question dépasse désormais les critères techniques : elle engage la confiance entre États et la définition d’un projet économique partagé.
La monnaie unique ouest-africaine reste un horizon affiché, mais son avènement demeure conditionné par des arbitrages économiques et politiques majeurs. Dans son édition du 9 octobre 2026, *Financial Afrik* consacre un entretien à l’économiste togolais Kako Nubukpo, professeur titulaire de sciences économiques à l’Université de Lomé et au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), autour des obstacles qui pèsent sur le projet de l’Eco.
Le titre de cet entretien met en avant une difficulté fondamentale : l’absence d’un consensus politique suffisamment solide pour garantir la création d’une monnaie commune à l’échelle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette interrogation intervient alors que l’organisation régionale continue de défendre l’échéance de 2027.
Réuni le 7 septembre 2026, le Conseil de convergence de la CEDEAO a examiné l’état d’avancement du projet et les conditions restant à remplir. À l’issue des échanges, l’institution a estimé que le calendrier demeurait réalisable et demandé une accélération des travaux préparatoires. Cette position officielle traduit la volonté de maintenir le projet, sans pour autant signifier que toutes les conditions de sa mise en œuvre sont réunies.
Des économies difficiles à faire converger
La création d’une monnaie unique suppose davantage qu’un accord politique sur son principe. Elle nécessite une coordination durable des politiques budgétaires et monétaires, une maîtrise de l’inflation et une capacité collective à absorber les chocs économiques.
Or, les économies ouest-africaines présentent des structures très différentes. Le poids du secteur informel, la dépendance aux matières premières, les besoins de financement public et les vulnérabilités extérieures varient considérablement d’un pays à l’autre.
Ces écarts compliquent l’élaboration d’une politique monétaire adaptée à l’ensemble de la région. Une décision pertinente pour une économie confrontée à une forte inflation ou à une dépréciation de sa monnaie peut produire des effets différents dans un pays dont l’activité, les recettes publiques et les échanges extérieurs suivent une autre trajectoire.
Le Fonds monétaire international souligne d’ailleurs que les différences de niveaux d’inflation et de volatilité des taux de change, notamment entre des économies comme le Nigeria et le Ghana, constituent des difficultés pour une éventuelle union monétaire régionale. L’institution préconise une convergence macroéconomique effective et durable, accompagnée de critères suffisamment rigoureux pour préserver la stabilité de la future monnaie.
L’équation politique se complique avec l’AES
Aux difficultés économiques s’ajoute une recomposition institutionnelle majeure. Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, devenu effectif le 29 janvier 2025, a modifié le paysage de l’intégration ouest-africaine.
Ces trois pays, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), entretiennent désormais une relation différente avec l’organisation régionale. Leur départ soulève des questions sur la portée géographique d’un futur projet monétaire et sur les modalités de coopération entre les États de la région.
La CEDEAO a néanmoins prévu des dispositions transitoires pour limiter les perturbations affectant les populations et les échanges commerciaux. La circulation des personnes, le traitement des marchandises et les relations économiques entre les pays concernés restent ainsi des enjeux majeurs de la période de transition.
Dans ce contexte, une monnaie commune ne pourrait être envisagée indépendamment des relations politiques entre les gouvernements. Sa mise en œuvre nécessiterait des engagements durables, des institutions crédibles et une vision partagée de l’intégration économique.
Le franc CFA, entre réforme et souveraineté monétaire
Le débat sur l’Eco reste également lié à l’avenir du franc CFA utilisé dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). La réflexion sur une monnaie régionale ravive les interrogations relatives à la souveraineté monétaire, à la gouvernance des institutions financières et à la capacité des États à orienter leurs politiques économiques.
Une nouvelle monnaie ne garantirait toutefois pas automatiquement une plus grande autonomie économique. Celle-ci dépendrait aussi des règles de fonctionnement de la banque centrale, de la gestion des réserves, des mécanismes de décision et de la responsabilité des institutions communes.
Le choix du régime de change, les objectifs assignés à la politique monétaire et les moyens de soutenir le financement des économies productives constitueraient autant de décisions déterminantes. L’enjeu serait de concilier stabilité des prix, financement du développement et résistance aux chocs extérieurs.
L’Eco, un projet qui se joue au-delà des calendriers
Les incertitudes internationales, les fluctuations des prix des matières premières et le resserrement des conditions de financement renforcent la nécessité d’une coordination économique régionale. Mais elles rendent également plus délicate la définition de règles communes acceptables pour des États aux priorités parfois divergentes.
Le maintien de l’échéance de 2027 par la CEDEAO témoigne de la volonté institutionnelle de faire avancer le projet. Sa concrétisation dépendra néanmoins de la capacité des gouvernements à rapprocher leurs politiques économiques et à s’accorder sur les institutions appelées à gérer la future monnaie.
Au fond, le débat soulevé par l’entretien de Kako Nubukpo renvoie à une question centrale pour l’avenir de l’intégration ouest-africaine : les États sont-ils prêts à partager durablement une partie de leur souveraineté économique au nom d’un intérêt collectif ?
La réponse ne relève pas uniquement des banques centrales ou des ministères des finances. Elle engage les choix politiques des gouvernements et la confiance entre les peuples de la région. Tant que ces conditions ne seront pas suffisamment consolidées, l’Eco restera un projet dont l’ambition dépasse encore les garanties nécessaires à sa réalisation.
Yves Galley
