Le paradoxe du système que l’on nourrit en le combattant / Tchagnao Arimiyao : « Fabre fait partie du pouvoir de Faure Gnassingbé »

Le véritable problème que pose désormais Jean-Pierre Fabre n’est peut-être plus de savoir s’il est, ou non, adversaire de Faure Gnassingbé. Le plus troublant est ailleurs, dans cette région crépusculaire où les convictions proclamées rencontrent les accommodements du réel : quelle fonction politique son opposition remplit-elle dans un système dont elle dénonce sans relâche les vices, mais dont elle accepte, par intermittence, les règles, les échéances et jusqu’aux privilèges institutionnels ?

Sa récente déclaration : « M. Faure Gnassingbé doit quitter le pouvoir. S’il ne le fait pas de lui-même, il y sera contraint » ne fait que renouer avec le vocabulaire de la rupture, cette promesse ancienne d’un lendemain où le pouvoir enfin changerait de mains. Mais les formules les plus éclatantes ne valent que par les actes qu’elles annoncent. Et c’est précisément ici que le paradoxe s’installe : que peut encore signifier une stratégie de rupture lorsqu’elle demeure captive, fût-ce en partie, des mécanismes mêmes de l’ordre qu’elle prétend abattre ?

Car il est des contradictions qui ne font pas de bruit. Elles s’installent lentement dans les habitudes, se parent de légitimité institutionnelle et finissent par devenir presque naturelles. C’est dans cette pénombre, entre la volonté affichée de renverser le système et la participation aux rouages qui le maintiennent, que se dessine depuis des années le véritable paradoxe politique de Jean-Pierre Fabre.

Le paradoxe de l’opposant institutionnel

Jean-Pierre Fabre renvoie difficilement l’image d’un acteur extérieur au régime au pouvoir. Il en est devenu, au fil des années, par les faits, l’un des acteurs institutionnels les plus constants. Il a été candidat à plusieurs élections présidentielles, notamment en 2010, 2015 et 2020. En 2010, il avait obtenu officiellement 33,93 % des suffrages face à Faure Gnassingbé. L’ANC a également participé aux élections législatives et régionales d’avril 2024, après avoir notamment boycotté les législatives de 2018.

Cette participation n’est évidemment pas, en elle-même, une preuve de compromission. Une opposition peut parfaitement entrer dans une compétition électorale qu’elle juge imparfaite afin de conquérir des institutions et de tenter de transformer le système de l’intérieur. Mais cette stratégie crée une exigence de cohérence. Lorsqu’un acteur considère une élection comme suffisamment pertinente pour y présenter des candidats, conquérir des mandats et exercer des responsabilités, mais dénonce ensuite le cadre institutionnel lorsque celui-ci ne produit pas les résultats escomptés, une contradiction politique apparaît nécessairement.

La question n’est donc pas de reprocher à Fabre de participer aux institutions. Elle consiste à demander si cette participation constitue encore une stratégie de conquête du pouvoir ou si elle finit par devenir, faute de débouché politique, une modalité de fonctionnement du système lui-même. Le cas de la mairie de Golfe 4 rend cette contradiction particulièrement visible. Jean-Pierre Fabre a été réélu maire le 17 octobre 2025 avec 22 voix sur 23. Le collège municipal comportait notamment six conseillers issus d’UNIR contre cinq pour l’ANC, tandis qu’UNIR n’avait pas présenté de candidat contre lui. Cette configuration a naturellement suscité des commentaires et alimenté les interrogations sur les rapports entre l’ANC et le parti au pouvoir.

D’un côté, Jean-Pierre Fabre demeure l’un des adversaires les plus virulents de Faure Gnassingbé. De l’autre, son maintien à la tête de Golfe 4 s’inscrit, dans cette séquence précise, dans un rapport de forces institutionnel où les élus issus du parti au pouvoir jouent un rôle déterminant. Il est donc difficile d’éluder la lecture politique soulevée par cette situation.

Tchagnao Arimiyao, directeur de publication de Nouvelle Opinion, en fait un décryptage sans détour lors d’une émission sur New World TV :

« Si ces propos venaient d’un autre opposant, il y aurait débat », mais tel n’est pas le cas lorsqu’ils sont tenus par « quelqu’un comme Jean-Pierre Fabre qui, lui-même, fait partie du pouvoir de Faure Gnassingbé aujourd’hui ».

Au-delà de la rudesse de cette formule, l’intérêt de cette appréciation réside dans la question qu’elle fait surgir : où commence et où s’arrête l’opposition lorsque celui qui dénonce le pouvoir participe simultanément au fonctionnement des institutions dans lesquelles ce pouvoir s’enracine ?

Le propos d’Arimiyao ne constitue pas, à lui seul, une démonstration de collusion. Il met cependant le doigt sur une contradiction difficile à évacuer : en occupant une fonction élective obtenue dans le cadre institutionnel existant, en participant à certaines compétitions électorales tout en contestant, à d’autres moments, la légitimité ou les règles du même système, Fabre se retrouve dans une zone où la frontière entre contestation du pouvoir et participation à son dispositif institutionnel devient particulièrement ténue.
C’est cette zone grise qu’il faut interroger. Car un régime politique ne se perpétue pas uniquement par les décisions de ceux qui le dirigent. Il se perpétue aussi par les institutions, les procédures et les comportements des acteurs qui permettent à ces institutions de continuer à fonctionner.

De la contestation à la reproduction du système

La nouvelle architecture institutionnelle née de la Constitution du 6 mai 2024 a profondément recomposé le paysage politique togolais. Jean-Pierre Fabre le combat avec vigueur, dénonçant notamment ce qu’il perçoit comme une concentration excessive du pouvoir autour du Président du Conseil. Mais c’est précisément ici que le paradoxe se resserre : comment contester l’édifice tout en continuant, fût-ce par nécessité politique, à emprunter les couloirs et les mécanismes qu’il a lui-même institués ?

Il serait pourtant trop simple de voir dans cette attitude une acceptation sans réserve du nouvel ordre. L’ANC a refusé de siéger à l’Assemblée nationale issue des élections de 2024, marquant ainsi son rejet de la nouvelle Constitution et de l’architecture institutionnelle qui en découle. Ce refus rappelle que Fabre ne se soumet pas indistinctement aux règles du système. Mais il laisse aussi apparaître une difficulté plus profonde : l’alternance entre le refus et la participation, entre l’investissement des institutions et la contestation de leur fonctionnement, n’a jusqu’ici pas suffi à déplacer durablement le rapport de forces.

Ainsi se répète une étrange chorégraphie : l’opposition conteste le jeu, puis y entre ; elle conquiert quelques positions, avant de récuser certaines de ses règles ; elle s’éloigne des institutions, puis y revient. Et pendant que les acteurs changent de posture, le pouvoir, lui, demeure. C’est alors que surgit la question la plus inconfortable : au-delà de la sincérité de la contestation, quelle est son efficacité réelle ? Car une opposition ne se définit pas seulement par ce qu’elle refuse, mais aussi par sa capacité à transformer le refus en force politique et la protestation en changement.

Le piège de la contestation permanente

Une opposition peut perdre une ou plusieurs élections. Mais lorsqu’une formation politique demeure pendant des décennies dans la position de l’opposant permanent sans parvenir à convertir son capital politique en alternance, il devient légitime d’interroger non seulement le pouvoir en place, mais aussi la stratégie de ceux qui prétendent le remplacer.
La trajectoire de Jean-Pierre Fabre est, à cet égard, révélatrice. En 2010, il apparaît comme le principal challenger de Faure Gnassingbé et obtient officiellement près de 34 % des suffrages. En 2015, il demeure l’une des principales figures de l’opposition. En 2020, il se présente encore à la présidentielle, mais son score officiel chute fortement, à environ 4,35 %. Autrement dit, la centralité politique de Fabre n’a pas produit la dynamique historique que sa percée de 2010 pouvait laisser espérer.

C’est ici que se situe le cœur du problème. Une opposition qui prétend incarner l’alternative doit, à un moment donné, transformer la colère populaire en capacité politique. Elle doit transformer le mécontentement en organisation, l’organisation en majorité et la majorité en pouvoir de transformation.
Lorsque la dénonciation devient cyclique, que les mêmes affrontements se répètent et que la même structure de pouvoir demeure en place, la contestation risque de devenir une fonction du système plutôt qu’une force capable de le dépasser. Le véritable enjeu n’est donc plus de savoir si Fabre sait dénoncer le pouvoir. Il sait le faire. La question est de savoir s’il sait construire les conditions politiques permettant de favoriser son remplacement.

La Boétie : lorsque les adversaires contribuent malgré eux à la reproduction de la domination

C’est ici que la pensée d’Étienne de La Boétie devient particulièrement éclairante. Dans le Discours de la servitude volontaire, La Boétie pose une question vertigineuse : comment un pouvoir peut-il durer si ceux qui lui sont soumis cessent de lui obéir ?

Son intuition fondamentale est que la domination ne repose pas exclusivement sur la contrainte. Elle repose également sur des mécanismes sociaux, institutionnels et psychologiques qui conduisent les dominés à participer, parfois sans le vouloir, à la reproduction de leur propre domination.
Transposée au contexte togolais, avec toutes les précautions qu’impose une telle analogie, cette grille de lecture permet de déplacer le débat. La question n’est plus seulement :

« Pourquoi Faure Gnassingbé reste-t-il au pouvoir ? » Elle devient : « Quels sont les mécanismes qui permettent au système de continuer à fonctionner, y compris avec la participation de ceux qui le contestent ? »

La servitude volontaire, soulignons-le, peut être beaucoup plus subtile. Elle peut résulter d’une accumulation de comportements rationnels à court terme : participer à une élection pour obtenir un mandat, accepter une fonction institutionnelle, conserver une position politique, négocier des avantages avec des représentants du pouvoir, utiliser les institutions que l’on dénonce, bénéficier de leurs mécanismes lorsqu’ils deviennent favorables, puis contester leur légitimité lorsqu’ils produisent un résultat défavorable.

Aucun de ces comportements, pris isolément, ne constitue une preuve de collusion. Mais leur accumulation peut contribuer objectivement à la reproduction du système. Le système politique ne se reproduit pas uniquement par les décisions du pouvoir. Il se reproduit aussi par la participation des acteurs qui lui donnent périodiquement une apparence de compétition, de pluralisme et de fonctionnement institutionnel.

Le pouvoir qui contrôle les institutions et dispose des principaux leviers étatiques demeure évidemment l’acteur central de la conservation du système, mais cette évidence n’exonère pas l’opposition de toute réflexion critique sur ses propres pratiques. À partir de quel moment la participation répétée à un système que l’on juge profondément vicié cesse-t-elle d’être une stratégie de conquête et devient-elle une forme de légitimation objective de ce système ?

C’est probablement là que se situe l’une des principales faiblesses stratégiques de Jean-Pierre Fabre et de l’opposition togolaise, posant un problème de cohérence entre l’intention affichée et l’effet politique produit.

Une opposition doit être jugée à son pouvoir de transformation

Une opposition ne peut être jugée uniquement à la justesse de ses dénonciations, mais aussi à son efficacité historique et à sa capacité de transformation. Depuis 2010, Jean-Pierre Fabre a multiplié des actes l’érigeant en figure de proue de l’opposition à Faure Gnassingbé, sans que le système politique ne soit fondamentalement fragilisé et renversé. Sans prétendre qu’il serait un allié conscient du pouvoir, le véritable enjeu est donc ailleurs : une opposition peut être sincère dans son discours tout en devenant, par ses stratégies et ses pratiques institutionnelles, fonctionnellement compatible avec la pérennité du système qu’elle combat.

Le pouvoir ne change pas parce qu’il est contesté, mais lorsque le rapport de forces qui le soutient cesse d’être suffisant pour le maintenir.

Yves Galley

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