La 4e édition du concours Reine des sciences et technologies, organisée le 17 février dernier au siège de l’Assemblée nationale du Togo, a sans doute célébré une cause noble : la promotion de l’excellence féminine dans les filières scientifiques. Qui pourrait sérieusement s’opposer à l’encouragement des jeunes filles vers les sciences, dans un contexte où les statistiques révèlent leur sous-représentation ? Mais une question fondamentale s’impose : l’enceinte de la représentation nationale est-elle le lieu approprié pour ce type de manifestation ?
L’Assemblée nationale, à la portée symbolique exceptionnelle, n’est pas un espace neutre. Elle incarne la souveraineté populaire. C’est en son sein que s’élaborent les lois, que s’exerce le contrôle de l’action gouvernementale, que se discutent les grandes orientations de la Nation. Sa mission est claire : voter les lois, représenter le peuple, contrôler l’action du gouvernement et défendre l’intérêt général dans le respect de la Constitution.
En France comme ailleurs, des institutions similaires telles que l’Assemblée nationale sont jalousement attachées à la préservation de leur caractère institutionnel. Les événements qui y sont organisés répondent à un strict cadre républicain et institutionnel.
Lorsque l’hémicycle ou ses dépendances devient le théâtre d’une remise de prix portée par une organisation privée, la frontière entre institution républicaine et scène événementielle se fragilise.
À quelles fins ? Pour quels messages ?
Le choix de ce haut lieu de pouvoir pour un tel événement suggère-t-il implicitement que la représentation nationale peut devenir un espace de légitimation symbolique d’initiatives privées ou encore, que la solennité républicaine peut être mobilisée au service d’événements extérieurs à l’activité législative ?
À cette allure, faudra-t-il demain accueillir un concert de musique à l’Assemblée nationale sous prétexte qu’il soutient une cause humanitaire ? Un défilé de mode promouvant l’entrepreneuriat féminin ? Une compétition sportive « pour la paix » ? L’argument de la noblesse de la cause ne suffit pas pour justifier l’usage d’un lieu sacralisé par la souveraineté populaire.
Le concours Reine des sciences et technologies est organisé par une fondation privée, avec l’appui du ministère de l’Éducation et de l’Assemblée nationale. La présence de hautes autorités politiques et la grande médiatisation donnent à l’événement un caractère hybride : à la fois civique, politique et promotionnel. Or, la démarcation en démocratie entre les espaces institutionnel, associatif, culturel et événementiel doit être claire ; lorsque ces frontières se brouillent, le risque est double, menant à la fois à une banalisation du cadre institutionnel et à une instrumentalisation symbolique de l’institution.
Une justification approximative
« Le choix du siège de la Représentation nationale pour abriter cette cérémonie traduit l’engagement constant de l’Assemblée nationale en faveur de l’éducation, de l’innovation et de la promotion du leadership féminin. En ouvrant ses portes à cette initiative, elle réaffirme son rôle d’institution garante des valeurs républicaines et sa proximité avec les populations, en particulier la jeunesse togolaise », se défend l’Assemblée nationale.
Une telle argumentation, reposant sur une confusion soigneusement entretenue entre soutien politique à une cause privée et vocation institutionnelle de l’Assemblée nationale, mérite d’être déconstruite point par point.
L’Assemblée nationale n’a pas pour mission d’organiser ou d’héberger des cérémonies de distinction, aussi louables soient-elles, car son engagement en faveur de l’éducation s’exprime exclusivement par le vote des lois, le contrôle de l’action gouvernementale, l’évaluation des politiques publiques et l’adoption du budget. En d’autres termes, l’engagement parlementaire se matérialise dans l’acte législatif et non dans la mise à disposition symbolique de ses locaux : soutenir l’éducation ne consiste pas à transformer l’hémicycle en salle de remise de prix, mais à adopter des textes structurants et à garantir l’égalité d’accès au savoir.
Par ailleurs, la proximité avec les populations ne s’évalue pas à travers des cérémonies de cet acabit, mais par la qualité de la représentation, la transparence des travaux et la redevabilité des élus dans leurs circonscriptions. La mission constitutionnelle n’est pas événementielle, et rien dans les fonctions de légiférer, contrôler ou représenter n’implique l’accueil de cérémonies de distinctions, même si encourager le leadership féminin est une cause juste. Les institutions, faut-il le savoir, tirent leur force de leur rareté. En banalisant son enceinte, l’Assemblée nationale court un risque de dilution symbolique, alors que la meilleure manière de promouvoir l’innovation et l’excellence reste l’adoption de lois ambitieuses et le contrôle rigoureux de leur effective application.
Des usages conformes à la mission parlementaire
Il existe pourtant des formes d’ouverture du Parlement qui respectent pleinement sa vocation, telles que les séances pédagogiques pour les élèves, les journées portes ouvertes centrées sur l’éducation civique, les colloques juridiques ou constitutionnels liés à l’activité parlementaire, les commémorations nationales institutionnelles ou encore les auditions publiques des ministres ou autres personnalités publiques sur de pertinentes questions.
Préserver le caractère sacro-saint de la représentation nationale
L’Assemblée nationale est le cœur battant de la République. Chaque utilisation extra-parlementaire contribue, progressivement, à modifier la perception collective de ce haut lieu. Ce qui était autrefois exceptionnel deviendra progressivement banal. Une institution perd de sa force lorsqu’elle est utilisée à des fins qui s’éloignent subtilement de sa vocation première.
L’histoire institutionnelle récente nous enseigne déjà les conséquences d’un brouillage des espaces. Il y a quelques années, le siège de l’Assemblée nationale était installé dans les locaux du Palais des congrès, une enceinte polyvalente accueillant à la fois les activités parlementaires et des concerts, spectacles et événements culturels de toutes sortes. Cette cohabitation, en apparence pratique, avait progressivement instauré une confusion des genres : le lieu où s’exprimaient la souveraineté populaire et l’autorité de la loi se retrouvait partagé avec des manifestations festives et commerciales. Une telle promiscuité ne pouvait qu’altérer la perception symbolique de l’institution, en affaiblissant son caractère sacré et solennel. L’expérience devrait servir d’avertissement : il serait regrettable que le siège de la nouvelle Assemblée nationale retombe dans les mêmes travers, en laissant s’installer une banalisation progressive de son enceinte, au détriment de la dignité et de la gravité qui doivent entourer l’exercice du pouvoir législatif. Préserver la distinction des lieux, c’est aussi préserver la force des institutions.
Encourager les jeunes filles vers les sciences est une nécessité nationale. Mais cela peut, et doit se faire dans des cadres adaptés, entre autres, universités, centres de recherche, palais des congrès, espaces culturels. L’Assemblée nationale, elle, doit rester ce qu’elle est : le sanctuaire du débat démocratique et de la loi. Le respect des institutions commence par le respect de leur vocation.
Yves Galley
