Réunis vendredi 30 octobre 2026 dans la capitale togolaise, les ministres des cinq pays concernés par le projet d’autoroute Abidjan-Lagos ont franchi une nouvelle étape dans les discussions autour de cette infrastructure régionale. Au cœur des échanges : la mobilisation des financements, la libération des emprises foncières et l’accélération de l’opérationnalisation de l’autorité chargée de piloter le corridor.
L’ambition est considérable, mais le défi l’est tout autant. Sur près de 1 000 kilomètres, l’autoroute Abidjan-Lagos doit relier la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigeria. Un chantier pensé pour fluidifier les échanges commerciaux, réduire les contraintes de circulation et renforcer l’intégration économique en Afrique de l’Ouest. Mais entre les engagements politiques et le démarrage effectif des travaux, plusieurs obstacles restent à lever.
C’est dans ce contexte que Lomé a accueilli, vendredi 30 octobre, la 23e réunion du Comité ministériel de pilotage du projet. La rencontre, organisée au siège de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC), a rassemblé les représentants ministériels des États membres, avec la participation du Bénin à distance. La Commission de la CEDEAO, la Banque africaine de développement (BAD) et plusieurs partenaires institutionnels ont également pris part aux échanges.
Une nouvelle étape dans la concrétisation du projet
Après les travaux préparatoires du Comité des experts, les discussions ministérielles ont porté sur les conditions nécessaires au passage à la phase opérationnelle. L’un des dossiers prioritaires concerne la mise en place effective de l’Autorité de gestion du Corridor autoroutier Abidjan-Lagos, connue sous le sigle ALCoMA.
Cette structure doit assurer la coordination du projet à l’échelle des cinq pays et garantir une certaine cohérence dans la conduite des différentes opérations. Pour Sani Yaya, ministre délégué chargé des Travaux publics au Togo, les progrès enregistrés constituent un motif d’encouragement.
Il a notamment mis en avant la constitution des premiers organes de gouvernance de l’ALCoMA, dont son conseil d’administration, composé de compétences issues de différents horizons. Le responsable togolais estime toutefois nécessaire d’accélérer la mise en place des structures restantes afin de rendre pleinement opérationnelle cette autorité.
Le foncier, un obstacle déterminant
Parmi les questions les plus sensibles figure la libération des terrains destinés à accueillir l’autoroute. Les opérations de déplacement des populations et de dégagement des emprises constituent un préalable incontournable au lancement des travaux.
Or, sur un tracé traversant cinq États, la gestion de cette question suppose des procédures nationales différentes, des évaluations foncières et des mécanismes d’indemnisation adaptés. Une situation susceptible de créer des décalages entre les pays et, à terme, de ralentir l’ensemble du chantier.
Le Togo défend ainsi une approche coordonnée, dans laquelle l’ALCoMA jouerait un rôle central dans la gestion de la libération des emprises, avec l’appui financier des partenaires au développement. L’objectif serait d’éviter qu’un retard enregistré sur un segment national ne compromette la progression des autres portions.
Cette préoccupation rejoint une autre exigence défendue par Lomé : celle d’une réalisation continue de l’infrastructure. Pour les autorités togolaises, la valeur du corridor dépendra de sa capacité à fonctionner sur toute sa longueur. Une autoroute construite par tronçons isolés, sans continuité entre les pays, ne permettrait pas d’atteindre les bénéfices économiques attendus.
Un financement à optimiser
La question financière occupe également une place importante dans les discussions. Initialement évalué à environ 15 milliards de dollars, le coût prévisionnel du projet aurait été ramené à une fourchette comprise entre 10 et 13 milliards de dollars, selon les options techniques et financières retenues.
Cette révision ouvre des perspectives, mais elle ne règle pas la question essentielle de la mobilisation des ressources nécessaires. Les responsables réunis à Lomé ont notamment examiné l’état d’avancement des investissements, les études techniques à conduire ainsi que les besoins de financement à inscrire dans les perspectives de 2027.
Le Togo souhaite également voir émerger un mécanisme de mutualisation des recettes entre les différents segments de l’autoroute. Une proposition qui vise à garantir une meilleure répartition des ressources entre les portions susceptibles de générer un trafic important et celles dont la rentabilité pourrait être plus limitée.
L’idée repose sur un principe de solidarité économique entre les États partenaires : les bénéfices tirés des sections les plus fréquentées pourraient contribuer à soutenir l’exploitation et l’équilibre financier des autres portions. Une telle organisation permettrait de réduire les disparités entre pays et de renforcer la viabilité globale du projet.
Un corridor aux retombées régionales attendues
Au-delà de la construction d’une autoroute à péage de quatre à six voies, avec une capacité pouvant atteindre huit voies dans l’agglomération de Lagos, le projet s’inscrit dans une vision plus large de désenclavement et d’intégration des économies ouest-africaines.
L’infrastructure doit faciliter les déplacements des personnes et des marchandises, améliorer l’accès aux principaux centres économiques et renforcer les connexions avec les réseaux ferroviaires, aéroportuaires et portuaires de la région. Elle devrait notamment contribuer à relier les pays sahéliens aux débouchés maritimes de la façade atlantique.
Pour les cinq États concernés, les retombées espérées sont multiples : réduction des coûts de transport, amélioration de la compétitivité des entreprises, développement des activités commerciales et création d’emplois, notamment en faveur des jeunes.
Mais ces perspectives restent conditionnées à la capacité des gouvernements à dépasser les contraintes administratives, financières et foncières qui ont jusqu’ici pesé sur l’avancement du dossier.
2027, une échéance attendue
Selon le calendrier évoqué par la Banque africaine de développement, le démarrage des travaux est envisagé en 2027, pour une durée prévisionnelle de quatre ans. Une mise en service autour de 2031 est ainsi avancée, sous réserve du respect des différentes étapes préparatoires.
Le projet, discuté depuis plus d’une décennie, a déjà connu plusieurs reports. La réunion de Lomé apparaît donc comme un nouveau test pour les États membres : celui de leur capacité à transformer les décisions institutionnelles en engagements financiers et opérationnels concrets.
La priorité est désormais de finaliser les études, de rendre l’ALCoMA pleinement fonctionnelle, de sécuriser les emprises et de garantir la disponibilité des financements.
Car, pour les populations comme pour les opérateurs économiques de la sous-région, l’enjeu ne se mesure pas au nombre de réunions organisées, mais à la réalité des infrastructures livrées. L’autoroute Abidjan-Lagos est appelée à devenir un axe majeur de l’intégration ouest-africaine. Encore faut-il que les cinq pays parviennent à avancer au même rythme.
Idrissou Faisal
