Dans la théorie classique du droit international, la souveraineté d’un État se mesure d’abord à sa capacité exclusive d’exercer son autorité sur son territoire et d’en contrôler scrupuleusement les accès. Comme le soulignait le juriste Jean Bodin dans Les Six Livres de la République, « la souveraineté est le pouvoir commandant et absolu d’une République ». Or, depuis plusieurs mois, un phénomène récurrent et profondément troublant s’observe sur le continent africain : des ressortissants étrangers, singulièrement européens et en premier lieu français, s’affranchissent délibérément des règles administratives et territoriales les plus élémentaires pour s’introduire au cœur de zones géographiques hautement stratégiques et sécuritairement sensibles. L’argument de la « liberté d’informer » ou du simple « tournage documentaire » ne saurait plus servir de totem d’immunité ni de paravent commode à des violations caractérisées du droit interne des États souverains.
Des faits établis par une réaction officielle
L’affaire qui secoue actuellement les relations entre Lomé et Paris en offre une illustration édifiante. Dans un communiqué conjoint rendu public le 22 août 2026, le ministre de la Sécurité, le colonel Calixte Batossie Madjoulba, et le ministre de la Justice et des droits humains, Pacôme Yawovi Adjourouvi, ont apporté des précisions officielles sur les circonstances et l’état de la procédure visant trois membres d’une équipe de tournage. L’affaire débute le 27 juillet 2026, lorsque des agents de sécurité interpellent trois individus au marché de Matchatom, dans la préfecture de la Binah, alors qu’ils menaient des activités de prises de vues au moyen d’un drone dont les caractéristiques techniques n’avaient pas été préalablement déclarées.
Transférés le 4 août de la Brigade de recherche et d’investigation (BRI) de Kara à la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) à Lomé, les suspects ont été présentés au parquet le 17 août 2026. Une information judiciaire a été immédiatement ouverte par un magistrat instructeur, conduisant à l’inculpation des trois intéressés du chef de « fausses déclarations » (infraction prévue et réprimée par l’article 680, 5° du nouveau Code pénal) et à leur placement sous mandat de dépôt.
Subterfuges administratifs et violations de périmètre
Si l’enquête révèle que les deux ressortissants français et leur collaborateur togolais intervenaient pour le compte de la société de production française Tony Comiti Productions, dans le cadre d’un projet intitulé « Les Routes de l’impossible », une dissection minutieuse des éléments mis en lumière par la justice laisse apparaître des manœuvres délibérées. Pour s’introduire sur le terrain, l’équipe s’est prévalue d’une autorisation délivrée le 19 juin 2026 par le ministère chargé de la Culture. Or, ce document avait été souscrit au seul nom de M. Vedomey Komi Mawufemo, producteur-réalisateur togolais et unique requérant identifié auprès de l’administration.
Plus grave encore, l’enquête a établi que cette autorisation était strictement limitée à des localités déterminées et ne couvrait ni Mango (dans la Région des Savanes), ni Guérin-Kouka, ni Matchatom (préfecture de la Binah), lieux où Gaël Mocaër et Sébastien Pérez-Pezzani se sont pourtant rendus. L’équipe s’est ainsi affranchie des prescriptions réglementaires en s’aventurant dans des zones soumises à un régime de sensibilité sécuritaire particulière, au cœur de l’état d’urgence sécuritaire en vigueur au Togo.
La prudence diplomatique du gouvernement togolais
Face à la gravité des faits, il convient d’abord de saluer la haute réserve diplomatique et la retenue institutionnelle du gouvernement togolais. Dans leur communiqué, les ministres de la Sécurité et de la Justice soulignent avec insistance que la procédure ne porte ni sur le contenu éditorial du film, ni sur l’exercice de la liberté de la presse, mais exclusivement sur le respect des obligations administratives et sécuritaires.
De même, l’État togolais démontre son attachement à l’État de droit en veillant au strict respect des normes internationales : les prévenus sont détenus dans des conditions conformes aux Règles Nelson Mandela, bénéficient de l’assistance d’un conseil, de l’accès consulaire français et du droit de communiquer avec leurs familles. Cette prudence langagière, qui évite d’employer prématurément des termes juridiquement lourds comme « espionnage », témoigne d’une volonté de préserver la sérénité des procédures judiciaires et d’éviter un embrasement diplomatique direct avec Paris.
Entre les lignes : la thèse avérée de l’espionnage et de la déstabilisation
Cependant, derrière cette retenue officielle tout à fait légitime pour un État respectueux des règles de droit, la réalité des faits parle d’elle-même. À lire entre les lignes, l’hypothèse de l’espionnage et de la tentative de déstabilisation ne relève nullement de la paranoïa, mais s’impose comme la seule grille d’analyse cohérente face à la succession de subterfuges constatés.
Pourquoi des professionnels chevronnés de l’image, travaillant pour une grande maison de production française, utiliseraient-ils un prête-nom local pour obtenir une autorisation administrative ? Pourquoi dissimuler les spécifications techniques d’un matériel d’observation aérienne comme un drone ? Et surtout, pour quelle raison violer sciemment le périmètre géographique autorisé pour aller survoler des zones du Septentrion placées sous état d’urgence sécuritaire, à proximité immédiate des théâtres d’opérations où les forces armées togolaises luttent contre les infiltrations terroristes ?
Dans la grammaire du renseignement contemporain et de la guerre hybride, la couverture journalistique ou documentaire constitue l’un des paravents les plus classiques pour exécuter des missions de reconnaissance tactique, cartographier des dispositifs de défense et évaluer la réactivité des forces de sécurité. Comme l’enseignait le stratège Sun Tzu dans L’Art de la guerre : « L’art de la guerre repose sur l’illusion… Ce qui permet au prince éclairé et au sage général de frapper et de vaincre, c’est la connaissance préalable. » Le survol non autorisé d’infrastructures et de territoires sensibles par des vecteurs aériens ne peut être réduit à une simple négligence bureaucratique. Il s’apparente à une collecte clandestine d’informations stratégiques visant à fragiliser le maillage sécuritaire de l’État hôte.
Vigilance républicaine et affirmation de la souveraineté
Face à ces menaces complexes où la collecte de données côtoie la manipulation d’image, la réaction prompte et méthodique des forces de défense et de sécurité togolaises constitue un motif d’affirmation nationale. Sous la conduite du président du Conseil, Faure Gnassingbé, le Togo démontre une vigilance inébranlable et une capacité d’anticipation rigoureuse sur l’ensemble de son territoire.
L’interpellation rapide à Matchatom et le traitement rigoureux du dossier par la BRI, la DCPJ et le parquet de Lomé envoient un signal limpide : l’époque où les territoires africains servaient de terrains d’expérimentation ou de reportages clandestins pour des officines étrangères est révolue. En exigeant le respect absolu de ses lois de la part de tous les acteurs, quelle que soit leur nationalité, le Togo réaffirme sa dignité et sanctuarise sa souveraineté face à toute tentative d’ingérence ou de déstabilisation.
Yves Galley
