“Éviter de transformer le champ de l’information publique en un espace de combat”, les précieux conseils du Dr Ekue Folly Gada aux journalistes

Ecrivain, musicien, acteur politique et brillant universitaire, le jeune et très dense Dr Ekue Folly Gada est également un homme de la presse, directeur de publication. L’homme se distingue dans l’espace public par ses avis éclairés sur tous les sujets qu’il aborde, le plus souvent liés à la politique togolaise, à la géopolitique, aux relations internationales et même à l’histoire. Cette fois-ci, Dr Ekue Folly Gada partage ses réflexions sur le journalisme, notamment sur les obligations professionnelles, les incidences juridiques, la responsabilité du journaliste dans la diffusion des informations, le code de la presse et de la communication en vigueur. Aussi, l’auteur de l’ouvrage : “Question d’Etat: Sylvanus Olympio, au cœur des relations franco-togolaises” rappelle aux professionnels des médias quelques recettes pour un exercice sans bavures de leur noble métier. Le tout dans un entretien accordé par l’universitaire à nos confrères de “Au boulot”, premier magazine professionnel francophone.

Le Groupe de presse Sympho Vision (La Symphonie + afrikdepeche.net) se fait le grand plaisir de relayer ledit entretien qui devrait intéresser au plus haut point et en premier lieu, les hommes et femmes de médias.

 

Pour commencer, on aimerait mieux cerner la notion du journalisme. Qui appelle-t-on journaliste ?

Le statut du journaliste est longtemps demeuré flou au Togo. Il a fait l’objet de vives discussions lors des états généraux de la presse organisés en 2014 sous l’égide de la ministre Germaine Anaté. Finalement à la faveur du nouveau Code de la presse et de la Communication de janvier 2020, aujourd’hui la confusion est dissipée. Aux termes de l’article 17 de ce code, est désormais journaliste au Togo toute personne titulaire d’un diplôme professionnel de journaliste délivré par une école ou un institut de formation en journalisme régulièrement agréé par l’État. À défaut d’un diplôme spécifique au journalisme, il doit s’agir d’une licence ou d’un diplôme équivalent reconnu par l’État auquel le titulaire doit associer un acquis professionnel d’au moins trois ans dans une société de presse. En revanche, pour les titulaires d’un Brevet de Technicien Supérieur (BTS) quelconque ou d’un diplôme équivalent, un acquis professionnel supplémentaire d’au moins cinq ans dans une société de presse est nécessaire. J’ajoute que le journaliste n’est plus dès lors à confondre ni avec le technicien des médias ni avec les auxiliaires de presse.

Quel est le rôle du journaliste et quelles sont ses obligations ?

Si vous voulez, de façon triviale, on peut dire que le journaliste a une fonction sociale sui generis qui fait de lui la figure par excellence qui, au sein de l’espace public, traite et diffuse l’information. Il n’est pas cependant exclu, comme on le voit dans la pratique, que le journaliste soit amené à produire lui-même l’information, dans ce sens qu’il n’est plus un simple médiateur mais il devient aussi un protagoniste direct de la production de la pensée sociale et du débat public.

Au Togo les textes qui encadrent l’activité journalistique définissent plusieurs formes d’obligations auxquelles sont astreints les journalistes. Par exemple dans le Code de la presse et de la communication, ces obligations sont contenues dans environ 50 articles. On ne pourra donc pas toutes les citer ici, mais on peut en retenir quelques-unes : le traitement correct de l’information ; l’interdiction de la calomnie, de la diffamation, de la déformation des faits, de l’injure et du plagiat qui constituent des fautes graves ; ou encore la prohibition de tout usage de méthodes déloyales aux fins d’obtenir des informations, des sons, des images ou des documents. Le code a prévu en outre des obligations dites « spéciales » dont la violation est délictueuse ou criminelle et expose les auteurs à des peines plus graves.

Avant qu’une information ne soit diffusée, quelles sont les conditions qu’un bon journaliste doit remplir selon vous ?

Un journaliste bien formé doit nécessairement vérifier que l’information qu’il est sur le point de publier est vraie, de sorte qu’il soit en mesure d’en exhiber les preuves si nécessaire. Il devrait aussi s’assurer que sa diffusion soit utile et qu’elle ne porte atteinte à l’honneur de personne ni ne viole aucune des obligations prescrites par les textes. C’est assez complexe aujourd’hui car les marges de liberté laissées aux journalistes par la garantie formelle sont si réduites que seuls ceux qui acceptent d’abandonner les vieilles méthodes et de se professionnaliser vraiment, réussissent à s’en sortir. Les journalistes doivent donc prêter toujours plus d’attention à leur métier car aujourd’hui le délit de presse n’est plus dépénalisé. Il est pénal.

Quels risquent encourent les journalistes si ces conditions ne sont pas remplies ?

Comme je le disais tantôt, le manquement à cette discipline déontologique expose les professionnels des médias et les entreprises de presse à diverses mesures disciplinaires et pénales. Les sanctions consistent en des pénalités financières ; des suspensions provisoires ou définitives de programmes ou de parties de programme ; des suspensions de parution ou d’émission pour des durées déterminées ; des mises en demeure ; des suspensions de l’autorisation d’exploitation pour quelques temps ; des réductions de la durée de l’autorisation d’exploitation ; des amendes à verser ; et enfin des retraits définitifs de l’autorisation d’exploitation ou des récépissés. Vous pouvez remarquer ces peines sont exclusives de la privation de liberté.

A quel moment peut-on dire d’un journaliste qu’il est professionnel ou responsable ?

Si l’on s’en tient aux nouvelles normes, le journaliste d’aujourd’hui est nécessairement un professionnel. Il n’est plus possible d’être un journaliste sans être vraiment un professionnel. C’est pourquoi plusieurs ont abandonné le métier pour retourner se faire former, soit ont choisi de changer carrément d’orientation professionnelle. Et ceux qui essayeront d’y rester sans se professionnaliser ne feront pas longtemps avant de devoir abandonner. Par contre, pour ce qui est de la responsabilité, je peux dire qu’un journaliste est responsable lorsqu’il s’engage dans son travail avec objectivité, dans le respect des règles déontologiques, et lorsqu’il apprend à analyser en responsabilité les possibles incidences de ses articles avant de les rendre publics. Le journaliste est responsable lorsqu’il prend conscience de participer aussi de la construction sociale pour l’intérêt commun ou général du pays.

Dites-nous, comment un journaliste devrait-il recueillir et traiter les informations avant d’en faire une large diffusion ?

D’abord le rapport avec le terrain chez le journaliste est une activité délicate. Un journaliste n’est pas un « paparazzi », c’est-à-dire un dérobeur sans scrupules d’informations à travers des procédés douteux et déloyaux. Il doit recueillir ses informations dans la légalité et dans la transparence totales. Ensuite, il doit veiller à recevoir les autorisations nécessaires, muni de sa carte de presse, et vérifie que ses sources sont croisées et qu’il a recueilli suffisamment les avis des différents protagonistes sur un dossier donné, avant de rédiger son papier. Ensuite, il doit publier ses informations dans les portails et sur les supports qui sont reconnus par la loi. Lorsqu’un journaliste par exemple utilise les réseaux sociaux et les blogs pour la diffusion de l’information, il peut être considéré par les pouvoirs publics comme un citoyen ordinaire, et si les informations diffusées ne sont pas correctes, cela peut lui valoir de lourdes sanctions pénales allant jusqu’à la privation de liberté (car il ne sera plus dans ce cas considéré comme un journaliste).

 Ces derniers temps, les accusations à l’endroit des journalistes deviennent récurrentes et ça interpelle. Selon vous, quelles sont les principales causes d’une telle situation ?

Je crois que nous sommes en train de virer de nouveau dans la presse de combat des années 1990 ou de la décennie 2000, où la presse était devenue un instrument pour régler des comptes entre acteurs. Cela conduit le journaliste à éluder certaines règles de base et à tomber facilement dans des infractions. Bien évidemment, les acteurs qui se sentent attaqués par ce nouveau mode de communication sociale réagissent, et c’est un peu cela qui constitue à mon avis la trame de la crise actuelle.

Quelle est votre vue sur le code de la presse togolaise ?

L’actuel code de la presse me semble un texte transitoire, dont la fonction est de provoquer une métamorphose de l’environnement médiatique et une professionnalisation des personnes engagées dans le métier. Il est assez restrictif et je crois qu’une fois la barre redressée et le milieu assaini, on devra l’amender et le libéraliser légèrement.

Dans quels cas peut-on porter plainte pour diffamation contre un journaliste ?

Chaque fois qu’un organe de presse publie une information fausse sur un citoyen qui porte atteinte à son honneur, ce dernier peut saisir les autorités compétentes et porter plainte. La plainte peut mettre en cause l’organe, c’est-à-dire le Directeur de Publication, ou bien l’auteur précis de l’article, ou encore le commanditaire externe qui en a été l’instigateur. Tout dépend du contexte et du type d’information diffamatoire dont il s’agit. C’est soit la HAAC, soit l’OTM soit le Procureur de la République qui reçoivent les plaintes.

 Quelle doit être la posture d’un journaliste qui se retrouve dans une telle situation ?

Soit il publie un droit de réponse contradictoire selon les normes, soit il s’excuse auprès de la personne diffamée et obtient le retrait de la plainte lancée contre lui, soit il se soumet à la procédure pénale et en subit les conséquences.

Un conseil ou souhait à l’endroit de tous les journalistes

Je suis aussi Directeur de publication, notamment du Magazine des Enjeux Publics (le 333), et je peux vous assurer que le métier demande aujourd’hui beaucoup de délicatesse, d’attention et de professionnalisme. Le plus grand conseil que je puisse donner aux journalistes, c’est qu’ils recherchent autant que possible l’objectivité, qu’ils prennent conscience qu’ils sont des co-constructeurs du pays ensemble avec tous les autres acteurs politiques et technocrates, et qu’ils doivent éviter de transformer le champ de l’information publique en un espace de combat ou de règlement de comptes.

Merci !

 

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