Un témoignage apaisé qui tranche avec les tensions diplomatiques. De retour en France, le documentariste français Gaël Mocaër refuse de transformer son épreuve en réquisitoire contre Lomé. Entre l’aveu d’une méconnaissance des limites administratives locales et le constat de conditions de détention « tout à fait acceptables », le journaliste privilégie la nuance et met en avant la retenue des autorités togolaises.
Quatre jours après sa libération, Gaël Mocaër n’a pas choisi la polémique. Interrogé par France 24 après avoir passé trente-six jours détenu au Togo, le réalisateur français dit ne ressentir « ni colère » ni ressentiment à l’égard des autorités togolaises. Son témoignage est, au contraire, marqué par une volonté de relativiser l’épreuve vécue et de reconnaître, à plusieurs reprises, la manière dont lui-même, son collègue Sébastien Perez Pezzani et leur fixeur togolais Fred Védomey ont été traités pendant leur détention.
L’affaire avait commencé le 27 juillet, alors que l’équipe tournait dans le nord du Togo, dans la région de Kara, à une vingtaine de kilomètres de la frontière béninoise. Le tournage de l’émission Les Routes de l’impossible, produite par Tony Comiti Productions pour France Télévisions, était alors engagé depuis quinze jours.
Les trois hommes ont finalement été libérés après trente-six jours de détention et ont regagné la France. Sébastien Perez Pezzani a dû être hospitalisé à son retour pour subir une série d’examens médicaux. Gaël Mocaër, lui, dit être « en pleine forme ».
Une autorisation qui ne couvrait pas précisément le lieu du tournage
Dans son entretien avec France 24, le réalisateur apporte surtout un élément important sur les circonstances de leur arrestation. Contrairement à une présentation qui laisserait entendre que l’équipe était entièrement en règle sur le lieu précis où elle se trouvait, il reconnaît que l’endroit du tournage ne figurait pas précisément sur l’autorisation qui leur avait été délivrée.
« Le nom du village n’y apparaissait pas », explique-t-il.
L’autorisation mentionnait simplement « Kara ». Or, selon le réalisateur, l’équipe pensait que cette mention correspondait à l’ensemble de la préfecture. Elle ne maîtrisait pas suffisamment les limites administratives locales pour déterminer avec précision où s’arrêtaient les communes, les préfectures ou les cantons.
Gaël Mocaër envisage dès lors lui-même l’hypothèse d’un dépassement du périmètre autorisé.
« Peut-être avions-nous dépassé d’un ou deux kilomètres la zone autorisée. »
Il ne conteste donc pas le fait matériel à l’origine de l’arrestation : le lieu précis où se trouvait l’équipe n’était pas mentionné sur l’autorisation. Sa défense tient davantage aux circonstances de cette situation qu’à une négation de celle-ci.
En pleine brousse, explique-t-il, il lui était difficile de savoir exactement où passaient les limites administratives. La méconnaissance de la géographie administrative locale constitue ainsi, dans son récit, la principale circonstance expliquant cette possible sortie du périmètre autorisé. Cette précision est d’autant plus notable que le réalisateur rappelle que l’équipe avait effectué toutes les démarches habituelles avant son arrivée : visas, autorisations de tournage et autorisations concernant l’utilisation d’un drone. Pendant quinze jours, elle avait travaillé sans incident. Elle avait également franchi quatre barrages de police, de gendarmerie et de l’armée. À chacun de ces contrôles, les autorisations avaient été présentées et l’équipe avait été autorisée à poursuivre sa route.
Le drone, au cœur des soupçons
L’autre élément sensible du dossier concerne l’utilisation d’un drone dans une zone considérée comme sensible. Sur ce point, Gaël Mocaër opère une distinction précise. Il reconnaît que l’équipe savait évoluer dans une région potentiellement dangereuse, mais affirme que le drone n’avait pas été utilisé à l’endroit où elle a été arrêtée. Il indique en revanche que l’appareil avait été utilisé une semaine auparavant, à Nadoba, dans une « zone rouge », mais avec la présence de militaires et les autorisations nécessaires.
L’intéressé conteste ainsi le bien-fondé de l’accusation d’espionnage qui leur a ensuite été opposée. « Parce que nous avions un drone et que nous étions journalistes, on nous a accusés d’espionnage », déplore-t-il, qualifiant cette accusation de « surréaliste ». Mais là encore, son récit ne remet pas en cause le fait que les autorités togolaises aient eu matière à vérifier les conditions dans lesquelles l’équipe travaillait. Il insiste plutôt sur ce qu’il considère comme une disproportion entre la situation administrative initiale et l’accusation finalement retenue.
Une enquête que Mocaër dit avoir voulu laisser suivre son cours
C’est sans doute dans son appréciation de la procédure que le ton de Gaël Mocaër surprend le plus. Après leur arrestation, les trois hommes ont été longuement interrogés à Kara. Le réalisateur explique que l’équipe a collaboré avec les enquêteurs afin de leur permettre de comprendre son activité.
Il raconte ensuite une succession d’événements qui ont conduit à leur seconde arrestation, à la perquisition de leurs chambres et à la saisie de leurs téléphones, ordinateurs, drones, matériel de tournage et rushes.
Deux jours après cette nouvelle arrestation, les procès-verbaux mentionnant l’accusation d’espionnage leur ont été présentés. Ils ont refusé de les signer.
Malgré cette expérience, Mocaër refuse de transformer son témoignage en réquisitoire contre les autorités togolaises. Interrogé sur le sentiment qui domine après sa libération, il écarte explicitement la colère. Il dit être avant tout heureux d’être sorti de cette situation et vouloir « s’en éloigner le plus vite possible ».
Puis il ajoute une phrase révélatrice de son état d’esprit :
« À partir du moment où les autorités togolaises avaient décidé d’ouvrir une enquête, il fallait les laisser travailler. »
Il va plus loin en jugeant que la procédure judiciaire a été, selon son appréciation personnelle, relativement rapide, surtout dans un continent comme l’Afrique.
La « clémence » du juge et des conditions de détention jugées « tout à fait acceptables »
Le passage consacré à la détention constitue l’un des éléments les plus favorables aux autorités togolaises dans le témoignage du réalisateur. Du 4 août au 1er septembre, Mocaër a été détenu dans un établissement relevant de la sûreté de l’État, et non dans la prison civile de Lomé. Il qualifie les conditions de détention de « tout à fait acceptables ». Surtout, il attribue explicitement au juge une forme de clémence.
« Le juge a, si je peux dire, fait preuve de clémence. »
Le réalisateur précise que les cellules étaient individuelles. Il reconnaît l’absence d’eau potable et d’électricité, mais insiste surtout sur l’attention dont lui et ses compagnons auraient bénéficié. Les gardiens et responsables chargés de leur surveillance, dit-il, étaient « aux petits soins ». Ils veillaient à leur santé et à leur alimentation. Les détenus pouvaient commander à manger lorsqu’ils avaient faim et obtenir du savon, des serviettes ou encore un seau pour se laver.
Mocaër prend soin de souligner cette dimension humaine de sa détention. Il refuse même d’interpréter cette relation sous l’angle du « syndrome de Stockholm », tout en reconnaissant que les responsables du lieu avaient réellement veillé à leurs conditions de vie.
Le témoignage est d’autant plus remarquable qu’il intervient après une détention de trente-six jours dans le cadre d’une procédure pour espionnage. Loin de décrire un système de détention hostile, le réalisateur insiste spontanément sur l’attention portée à son groupe.
Jusqu’à se préparer à cinq ans de prison
Cette mesure n’efface pas la gravité de la situation vécue par l’équipe. Mocaër raconte s’être préparé psychologiquement à une détention beaucoup plus longue.
Le juge lui aurait lu à deux reprises les dispositions du Code pénal en lui indiquant qu’il risquait entre un et cinq ans de prison. Le réalisateur explique avoir alors envisagé, avec son fixeur, la possibilité de rester emprisonné pendant au moins une année. La libération, survenue finalement de manière soudaine, l’aurait donc surpris.
Sur les raisons précises de ce dénouement, il reste prudent. Il estime toutefois que la diplomatie française a probablement joué un rôle important. Il cite notamment le travail de l’ambassadeur de France au Togo, Augustin Favereau, ainsi que celui du ministre français des affaires étrangères et du Quai d’Orsay.
Mais là encore, il n’oublie pas de rendre hommage à son interlocuteur togolais dans la procédure : leur avocat, Me Akakpo, qui, dit-il, « s’est battu tous les jours ».
Une confiance maintenue dans la restitution du matériel
L’affaire n’est pourtant pas totalement terminée. Le matériel professionnel demeure au Togo : téléphones, ordinateurs, drones, équipements de tournage et rushes.
Ils sont, selon le réalisateur, entre les mains de la police judiciaire et de l’Agence nationale de renseignement togolaise.
Une ordonnance du juge aurait demandé leur restitution. Et Mocaër se montre là encore étonnamment confiant :
« Nous leur faisons confiance pour nous restituer l’ensemble de notre matériel. »
Cette confiance contraste avec l’inquiétude que pourrait susciter la conservation de plusieurs semaines de travail journalistique et audiovisuel par les services togolais. Le réalisateur dit surtout avoir hâte de retrouver les images tournées avant l’arrestation et de découvrir le résultat du travail réalisé pendant les quinze jours précédant leur interpellation.
L’hypothèse d’un contentieux franco-togolais ne le convainc pas
Sur une autre question sensible, Gaël Mocaër refuse également de tirer des conclusions. La presse française s’était interrogée sur l’hypothèse selon laquelle l’équipe aurait pu être prise dans les tensions entre Paris et Lomé. L’intéressé se montre prudent. Il reconnaît que les relations entre les deux pays ont pu connaître « des moments de tension », mais souligne parallèlement les nombreux échanges culturels et la coopération existant entre la France et le Togo. Il n’exclut pas que son équipe ait pu être « les pions de quelque chose », mais ajoute aussitôt qu’elle n’en a aucune preuve.
Et surtout, il relativise : « Franchement, cela ne m’intéresse pas. »
Un témoignage qui tranche avec la polémique
Le témoignage de Gaël Mocaër laisse donc apparaître une position plus nuancée que celle d’un simple récit de victime. Au final, le Français refuse de transformer son expérience en accusation globale contre les autorités togolaises. Il dit avoir voulu laisser la justice travailler, qualifie ses conditions de détention d’« tout à fait acceptables », évoque la « clémence » du juge, salue l’attention des gardiens à son égard et remercie l’ambassadeur de France ainsi que les responsables diplomatiques qui ont œuvré à sa libération.
Son récit dessine ainsi une situation paradoxale : une arrestation qu’il juge injustifiée dans sa finalité, mais dont il reconnaît le point de départ administratif ; une longue détention, mais dont il souligne les conditions humaines ; une accusation d’espionnage qu’il récuse, mais une procédure qu’il dit avoir voulu respecter.
Après trente-six jours derrière les barreaux, Gaël Mocaër semble surtout vouloir tourner la page.
Sans nier ce qu’il a vécu, il choisit de ne pas charger les autorités togolaises et de reconnaître, jusque dans son témoignage public, ce qu’il considère comme leur comportement correct pendant sa détention.
Yves Galley
