Salubrité publique : entre volonté politique et réalités opérationnelles, l’heure d’un sursaut structurel

Le Gouvernement togolais vient de franchir un nouveau cap dans la lutte contre l’insalubrité à travers la circulaire conjointe n°0186 du 12 février 2026, signée par quatre ministères stratégiques et relative au renforcement des actions communales dans la gestion des déchets, de la salubrité et de la protection de l’environnement. Ce texte, à forte portée institutionnelle, réaffirme que la préservation d’un environnement sain constitue une priorité nationale et un impératif de santé publique. Il rappelle le cadre juridique existant – lois sur l’environnement, code de la santé publique, textes sur la décentralisation – et précise les responsabilités des maires en matière de collecte, de transport, de traitement des déchets, d’assainissement des espaces publics et d’application des arrêtés municipaux.

Sur le papier, l’architecture est claire. Dans la pratique, la question demeure : les communes disposent-elles réellement des moyens techniques et logistiques pour traduire ces obligations en résultats visibles et durables ?

Des ambitions communales face à des capacités limitées

La circulaire appelle les maires à élaborer des plans communaux de salubrité, à organiser régulièrement des opérations d’assainissement, à renforcer les dispositifs de collecte et à exercer leur pouvoir de police administrative. Elle prévoit également l’appui technique des services déconcentrés de l’État.

Cependant, la réalité budgétaire et matérielle des collectivités locales reste un défi majeur. Dans le Grand Lomé comme à l’intérieur du pays, de nombreuses communes peinent à assurer un ramassage régulier des ordures, faute de camions adaptés, de centres de transit fonctionnels, de matériel de protection pour les agents et de capacités techniques suffisantes.
Les ambitions sont affichées ; les moyens, eux, demeurent en deçà des besoins. L’écart entre la norme juridique et la capacité opérationnelle risque ainsi de fragiliser la mise en œuvre effective de la circulaire.

L’ANASAP face au défi d’adaptation

L’Agence nationale d’assainissement et de salubrité publique (ANASAP) joue un rôle central dans la stratégie nationale de gestion des déchets. Mais l’évolution rapide de l’urbanisation, l’augmentation démographique et l’expansion des zones périurbaines imposent aujourd’hui une adaptation structurelle.

Le Grand Lomé génère quotidiennement des volumes de déchets sans précédent. Les communes de l’intérieur connaissent, elles aussi, une croissance urbaine accélérée, souvent sans infrastructures d’accompagnement. Dans ce contexte, l’ANASAP doit soit renforcer massivement ses capacités en équipements lourds (camions bennes, engins de compactage, centres de tri, plateformes de valorisation), soit voir émerger une nouvelle structure opérationnelle spécifiquement dédiée à la gestion intégrée des déchets, en appui direct aux collectivités locales.
Il ne s’agit plus seulement d’encadrer ou de coordonner ; il faut désormais intervenir avec puissance logistique et efficacité industrielle.

Vers un modèle plus opérationnel

L’État togolais, en réaffirmant sa priorité environnementale, a posé un jalon important. Mais la réussite passera par un investissement massif et ciblé en équipements modernes, en formation du personnel, en systèmes de traitement innovants et en partenariats public-privé structurés.

Plusieurs pistes s’imposent avec acuité pour rendre réellement opérationnelle la politique de salubrité publique : la modernisation du parc d’engins de collecte afin d’assurer un ramassage régulier et efficace des déchets, la création de centres régionaux de traitement et de valorisation capables d’absorber les volumes croissants produits tant dans le Grand Lomé qu’à l’intérieur du pays, la mutualisation des équipements au profit des communes les moins dotées pour réduire les inégalités territoriales, la mise en place d’un mécanisme de financement pérenne spécifiquement dédié à la salubrité, garantissant la continuité des services, ainsi que l’instauration d’une évaluation régulière et rigoureuse des performances opérationnelles afin d’ajuster les stratégies et d’améliorer durablement l’efficacité du dispositif national.

À défaut, les collectivités locales risquent de se retrouver en première ligne face aux attentes citoyennes, sans disposer des outils nécessaires pour répondre efficacement aux défis sanitaires et environnementaux.

Une responsabilité partagée, un impératif national

La circulaire du 12 février 2026 rappelle avec force que la salubrité n’est pas un simple enjeu esthétique ; elle touche à la santé publique, à l’attractivité économique, à l’image internationale du pays et à la qualité de vie des populations.

Mais pour que l’appel à la mobilisation ne reste pas un vœu pieux, il est impératif que l’État accompagne davantage les communes par un soutien matériel substantiel et une ingénierie opérationnelle adaptée aux réalités du terrain.

Le temps est venu de passer d’une logique essentiellement normative à une logique pleinement opérationnelle. Car un environnement sain ne se décrète pas ; il se construit, au quotidien, avec des moyens à la hauteur des ambitions nationales.

Yves Galley