L’affaire des soupçons de matchs truqués qui secoue le football togolais vient de franchir un palier pour le moins inattendu. Alors que le dossier est encore pendant devant les instances juridictionnelles de la Fédération togolaise de football (FTF), l’Assemblée nationale a choisi de s’autosaisir de ce feuilleton sportif. Dans un élan d’activisme qui tranche avec ses habitudes, le Parlement s’apprête à mettre en place une commission d’enquête indépendante. Une démarche qui s’apparente à une interférence politique flagrante et soulève de profondes interrogations sur les véritables motivations des élus du peuple.
Un flagrant déni des procédures juridiques sportives
La Commission de discipline de la FTF a certes rendu son verdict en première instance, frappant lourdement le technicien Théophile Bola et le président de FC Espoir, Kokou Toulassi. Cependant, la procédure est loin d’être close. M. Toulassi a légitimement exercé son droit de recours devant la Commission de recours de la Fédération, instance suprême au niveau national chargée de réexaminer le dossier.
Dès lors, une question élémentaire s’impose : que cherche exactement l’Assemblée nationale ?
Quels faits nouveaux entend-elle établir que les organes juridictionnels de la Fédération n’auraient déjà examinés ? Quels pouvoirs détient-elle pour mener des investigations parallèles sur une affaire relevant d’une procédure sportive toujours pendante ? Et surtout, que fera-t-on des conclusions éventuelles de cette commission parlementaire si elles venaient à contredire celles de la Commission de recours ?
Cette volonté d’ouvrir une enquête parallèle avant même l’épuisement des voies de recours internes apparaît pour le moins ubuesque. Elle donne le sentiment d’une défiance à l’égard des mécanismes disciplinaires prévus par les règlements sportifs et interroge sur le respect du principe fondamental selon lequel une procédure disciplinaire doit pouvoir suivre son cours jusqu’à son terme sans interférences extérieures.
Une célérité sélective et une inertie parlementaire à géométrie variable
Le plus surprenant, sinon le plus choquant, demeure toutefois la célérité avec laquelle le Parlement s’est mobilisé sur ce dossier.
Combien de fois les députés de l’opposition ont-ils interpellé le gouvernement sur des questions touchant à la gouvernance publique, à la corruption, aux libertés fondamentales, aux droits humains ou encore à la paix sociale sans jamais obtenir une réponse diligente ? Combien de demandes d’audition de ministres sont restées lettre morte dans les tiroirs de l’Assemblée nationale ?
Sur ces sujets majeurs qui concernent directement la vie des citoyens, l’institution parlementaire est régulièrement accusée d’inertie, d’indifférence, voire de complaisance. Mais lorsqu’il s’agit d’une affaire relevant du football national, voilà que les mécanismes parlementaires semblent soudain fonctionner avec une efficacité remarquable. Convocations rapides, auditions organisées sans délai, volonté affichée de créer une commission spéciale : une réactivité que beaucoup de Togolais auraient aimé voir mise en branle sur d’autres questions hautement préoccupantes et plus sensibles.
Cette différence de traitement nourrit inévitablement un malaise. Cette promptitude à s’occuper des affaires du football, tout en ignorant les urgences sociales des Togolais, frise tout de même le ridicule.
Les députés, leviers d’une déstabilisation de la FTF ?
La FTF dispose de ses organes disciplinaires, de ses mécanismes de recours et de ses procédures de contrôle conformes aux standards internationaux du football. Ces mécanismes peuvent être critiqués, mais ils remplissent parfaitement leurs obligations jusque-là pour garantir le traitement des litiges dans un cadre légal et ordonné.
La sagesse commanderait donc d’attendre que la Commission de recours se prononce avant toute initiative susceptible d’être interprétée comme une tentative d’influence ou de pression politique.
À quelques mois du lancement du tout premier championnat professionnel soutenu par l’État, le football togolais a besoin davantage de stabilité, de sérénité, de crédibilité et de rigueur institutionnelle. En s’immisçant ainsi dans les prérogatives exclusives des organes fédéraux, l’Assemblée nationale joue un jeu dangereux.
Une question mérite d’être posée sans fard : les députés de la République sont-ils en train de se laisser instrumentaliser ? Vont-ils servir de bras armé et de levier politique pour s’attaquer à l’autonomie de la Fédération togolaise de football ?
L’Assemblée nationale gagnerait à concentrer son énergie sur les nombreuses préoccupations nationales qui attendent encore des réponses plutôt que de s’engager dans une aventure institutionnelle dont la pertinence reste à démontrer.
Yves Galley
